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Nicolas Sarkozy et l’UMP siphonnent le réservoir électoral du FN

mer 13/06/2007 - 02:00
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C’est du jamais vu, en tout cas ça n’a pas été vu depuis longtemps. Jamais, depuis que l’extrême droite française a quitté son état groupusculaire pour devenir une force électorale de masse en 1983/84, elle n’aura fait un score aussi faible. Même pas 5 % des voix exprimées pour le FN et son produit de scission, le MNR, réunis. A peine 1,2 millions d’électeurs pour les deux partis d’extrême droite (dont 1,1 million pour le FN), alors que Jean-Marie Le Pen a attiré jusqu’à cinq millions de voix dans le passé.

Même après la scission, fin 1998, entre « lepénistes » et « mégrétistes », scission dont le noyau dur militant du FN ne s’est toujours pas remis, l’extrême droite n’était pas retombée en-dessous de 9 %. Aux européennes de 1999, juste après cette scission, les 5,7 % du FN « canal historique » s’étaient additionnés aux 3,3 % que la scission mégrétiste avait réussi à obtenir. Aux municipales de mars 2001, l’extrême droite remontait déjà en franchissant la barre des 10 %, dans la moyenne nationale.

Cette fois, le résultat semble sans appel, et plus dur à avaler pour l’extrême droite : 4,3 % des voix pour le FN, et 0,4 % pour le MNR et des candidatures groupusculaires situées à l’extrême droite : la perte de terrain par rapport aux scrutins précédents est nette.

Passage en masse à l’UMP

Où sont passés les électeurs d’avant ? Aucun doute : un bon paquet d’entre eux a été mobilisé, par la droite UMP. L’ampleur du phénomène de l’abstention, qui s’ajoute dans les rangs de l’ancien électorat FN au phénomène de la vague « sarkozyste », est difficile à apprécier. Il manque pour le moment des chiffres fiables.

Lors de la soirée électorale du 10 juin, « France-2 » communiquait tout d’abord des chiffres selon lesquelles 41 % des électeurs lepénistes de la présidentielle auraient voté « extrême droite », 36 % « à droite » (donc pour l’UMP et ses alliés) et 10 % auraient choisi l’abstention. Cependant on n’arrivait pas, avec ses chiffres, à expliquer mathématiquement la diminution en nombre réel de l’électorat FN entre le premier tour de la présidentielle et celui des législatives. Le 22 avril, ils étaient encore 3,8 millions d’électeurs à glisser un bulletin au nom de Le Pen dans l’urne. Les 1,1 million de votes FN du premier tour des législatives correspondent à un chiffre inférieur à 40 % de ce nombre. Plus tard dans la soirée, sur la même chaîne, il fut indiqué que 30 % des électeurs lepénistes de la présidentielle auraient choisi l’abstention, au premier tour des législatives. ‘Libération’ du 12 juin indique même que ce serait le cas pour 44 % d’entre eux.

En fonction du chiffre que l’on prend pour crédible, l’abstention dans les rangs de son (ancien) électorat expliquera une partie plus ou moins importante du recul électoral du parti d’extrême droite. Cependant, même si on choisit le chiffre le plus élevé, le passage au vote UMP ou « pro-Sarkozy » expliquera toujours une (autre) bonne partie de la baisse du FN. En effet, même si 44 % des électeurs de Le Pen d’avril 2007 se sont abstenus (ce qui ferait environ 1,6 million de voix en moins, sur 3,8 millions), il y aura toujours plus d’un million de voix qui seraient passées à une autre force politique, pour environ un million qui reste au FN. Cela devrait à peu près correspondre à la réalité des proportions, si l’on considère que la grande majorité des voix « transfuges » ont dû être absorbées par le camp de l’UMP.

La montée de l’UMP jusqu’à 45 % des voix (avec des petites formations alliées), en partie grâce au drainage d’anciennes voix du FN, explique d’ailleurs davantage le rapport des forces électoral aux législatives que le recul de l’opposition de gauche. En réalité, il n’y a guère de recul : le PS et ses alliés, avec 28 % des voix, font légèrement mieux qu’aux législatives de 2002 (premier tour). Le PCF, passant de 4,8 % il y a cinq ans à 4,3 % maintenant, ne baisse pas tellement en voix, même s’il baisse plus fortement en nombre de sièges. Quant à l’extrême gauche, avec 3,4 %, elle fait un demi-point de plus qu’en 2002. Globalement, il n’y a donc pas véritablement de recul en voix du total des gauches, même s’il risque d’y avoir un recul en nombre de sièges, dû au scrutin majoritaire qui avantage nettement l’UMP. De façon comparable à ce qui s’est passé à l’élection présidentielle, les deux tiers des électeurs du FN au premier tour des législatives ont déclaré vouloir voter pour la droite au second tour.

Seule survivante sous la « vague bleue » : Marine Le Pen

Les seules terres où le FN se maintient légèrement mieux qu’ailleurs, se situent dans les deux départements du Nord-Pas de Calais. Marine Le Pen obtient le meilleur score du FN, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), avec 24,5 % des voix. Elle se situe à 4 % derrière son concurrent socialiste. « La fille du chef » est la seule candidate du FN, dans toute la France, à « survivre » au premier tour ; pour remplir la condition de participation au second tour (12,5 % des inscrits), il fallait réunir cette année en moyenne 21 % des voix exprimées au premier tour, en raison d’une très forte abstention.

Le fait que ce soit Marine Le Pen qui réalise cet « exploit » n’est pas tant dû à sa personnalité, mais au choix préalable de la circonscription où elle se présentait. A Hénin-Beaumont, elle avait déjà obtenu plus de 32 % comme candidate aux législatives en juin 2002, alors qu’elle se présentait pour la première fois sur place et qu’elle était encore largement inconnue du grand public. Ce sont les réalités politiques et sociales de la circonscription, l’une des seules zones en France où le FN pratique encore une politique de « proximité » basée sur un ancrage réel dans les couches populaires (et le travail de terrain du cadre local, Steeve Briois), qui explique en bonne partie ce résultat.

A Maubeuge, autre endroit marqué par la désindustrialisation et la crise industrielle et sociale, proche de la frontière belge, Carl Lang, ancien inspirateur du « discours social » du FN, réalise quant à lui 11,6 % des voix.

Si pour le FN, cette année électorale représente une défaite, elle s’apparente à un massacre sans survivant pour le MNR. Son mini-chef, Bruno Mégret, récolte 2 % des voix à Vitrolles... commune dont, par épouse interposée, il était le quasi-maire de février 1997 à octobre 2002. Il est vrai que le parti de Le Pen, dont l’appareil ne souhaite décidément aucune réunification de l’extrême droite, avait présenté un candidat contre lui qui obtint 7,4 %. Il y a cinq ans, l’extrême droite divisée pouvait encore réaliser plus de 31 % dans la même circonscription aux législatives (18,6 % pour Mégret, mais sans possibilité de se maintenir au second tour, et 13,25 % pour le FN « canal historique »).

On constate bien que, malgré l’annonce officielle de la « réconciliation » entre Le Pen et Mégret lors de leur rencontre du 20 décembre 2006, il n’y a en réalité aucun répit dans la guerre qui oppose les deux organisations. Alors que Bruno Mégret avait appelé à voter pour Jean-Marie Le Pen à la présidentielle, celui-ci semble bien décidé à maintenir la tête de l’ancien « félon-traître » sous l’eau, en tout cas électoralement. Il est en cela conforté par la fraction des « modernisateurs » massés autour de sa fille Marine, alors que les cadres « anciens » (qui soutiennent Bruno Gollnisch ou Carl Lang) avaient timidement plaidé pour un rapprochement avec l’ancien « numéro deux » du FN tombé en disgrâce à partir de 1998. Probablement la guéguerre au sein de l’extrême droite s’arrêtera peu ou prou là, puisque le MNR devrait être réellement « fini » après ces résultats. Il n’obtient d’ailleurs aucun financement public, pour ne pas avoir réuni 1 % des voix au plan national, ni aucun remboursement des frais de campagne pour ses candidats.

Villiéristes : Retour au bercail de la droite classique ?

Quant au Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers, (1,2 % sur le plan national), il a opté pour une stratégie de rapprochement avec la droite classique lors de ces élections. Après la déclaration au soir du premier tour de la présidentielle, ou de Villiers déclarait qu’il n’était pas « sarko-compatible », le parti national-conservateur et ultra-catholique a bien bougé... en direction de l’UMP.

Trois candidats du MPF ont pu être présentés sans que l’UMP ne leur fasse concurrence dans leurs circonscriptions, cela devant fortement faciliter leur (ré)élection. Leur candidature était estampillée « majorité de droite » mais non pas explicitement « majorité présidentielle », subtilité devant assurer un positionnement du MPF dans la mouvance de la future majorité parlementaire sans y être officiellement.

Les deux candidats du MPF en Vendée, son fief, Véronique Besse (61 %) et Joël Sarlot (52,1 %), ont été réélus dès le premier tour. Par contre, dans la circonscription de Bobigny-Drancy, dans la Seine-Saint-Denis, le candidat du parti villiériste soutenu par l’UMP (contre un candidat centriste bien ancré localement) a connu un plantage monumental. Au nom de l’attelage MPF-UMP, Alexandre Varaut, fils de l’ancien avocat de Maurice Papon (Jean-Marc Varaut), n’obtient que 8 % des voix. Face à lui, le maire centriste de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, aura eu jeu facile avec 46 % dès le premier tour.

Signalons aussi que le maire (ex-Front national) d’Orange, Jacques Bompard, qui a adhéré au MPF en novembre 2005 tout en affichant des positions d’extrême droite, a raté son objectif lui aussi. Dans sa circonscription du Vaucluse, il échoue avec 19,7 % (contre l’UMP bien droitier Thierry Mariani, en tête du premier tour), même s’il obtient quand même 39,1 % au niveau de « sa » ville Orange.

L’avenir de l’extrême droite

Le proche avenir du principal parti français d’extrême droite sera, d’abord, marqué par des soucis financiers. Le FN verra sa subvention publique annuelle, actuellement d’environ 4,6 millions d’euros, à peu près divisée par trois. La raison en réside dans le simple fait que le financement public des partis politiques (à raison de 1,63 euro par électeur, et par année) est calculé sur la base des résultats électoraux des législatives. Après avoir obtenu 11,1 % des voix en juin 2002, le FN est maintenant passé à 4,3 %.

Par ailleurs, les questions politiques, idéologiques et stratégiques se poseront de nouveau. La bataille entre « modernistes » et « traditionalistes » ou « tenants de la ligne dure », même si ces termes sont en réalité approximatifs, continuera à faire rage. Les premiers, autour de Marine Le Pen et du secrétaire général Louis Aliot, souhaitent couper les ailes aux courants idéologiques historiques (catholiques intégristes, néo-païens racialistes, monarchistes, « nationalistes révolutionnaires »...) et réduire leur autonomie. Finalement, ils voudraient aboutir à une structure unifiée, au bagage idéologique allégé et homogénéisé. Les cadres de la « vielle école », qui rêvent d’un parti fait davantage d’activistes que de stratèges médiatiques, songent plutôt à une fédération de courants autonomes. Cette stratégie, discutée depuis fin mai 2007 sous la dénomination d’« Epinay de droite » (en allusion au congrès d’Epinay-sur-Seine de juin 1971, qui a pu fédérer les courants éparpillés de la social-démocratie française), devrait pouvoir être élargie aux « Identitaires » - militants d’ultra-droite potentiellement violents - d’un côté, aux villiéristes de l’autre côté. A condition, bien entendu, que ces derniers soient intéressés... Une telle structure, dont la revue d’extrême droite "Le Choc du mois" a porté l’idée et dont on dit Carl Lang assez partisan, pourrait même être doté d’une direction collégiale, au lieu du « chef » unique d’aujourd’hui.

A propos de chef..., Jean-Marie Le Pen ne se montre toujours pas fatigué à 79 ans. Il a dores et déjà annoncé sa candidature à sa propre succession au prochain congrès du FN, des17 et 18 novembre 2007 à Bordeaux. Ainsi il devrait bloquer, encore pour un bon moment, le règlement de sa succession à la tête du parti. S’il est vrai que le vieux chef est probablement devenu le « boulet », quasiment inamovible, de son propre parti, il en empêchera peut-être, dans l’immédiat,l’éclatement. D’autant qu’aucune tendance ne l’a, pour le moment, clairement emporté. Si certains cadres du parti ont tenté de fait porter le chapeau à Marine Le Pen, après le mauvais score du scrutin présidentiel, cela semble beaucoup moins facile aujourd’hui. Son « bon » score personnel a, en quelque sorte, immunisé Marine Le Pen contre ce genre de critiques. Du coup, elle est en mesure de remonter dans le parti, rendant l’issue de la lutte pour le pourvoir et la succession d’autant plus incertaine. L’avenir (du FN) attendra