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Le conflit sur les retraites vu de l'extrême droite

mar 02/11/2010 - 17:33
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Les périodes de forts conflits sociaux ne sont jamais, ou très rarement, des périodes faciles pour l’extrême droite. D’un côté, celle-ci tire un bénéfice électoral évident d’une certaine colère sociale, dévoyée et pervertie, mélangée au racisme et à une logique de bouc-émissaire.

Elle canalise un désir de revanche sociale, en le dirigeant à la fois contre certains membres des élites (ciblés par exemple en tant que « corrompus » ou membres de « lobbys antinationaux », juifs, maçonniques ou autres) sans pour autant remettre en cause les hiérarchies sociales, et contre des personnes socialement plus faibles (travailleurs immigrés, réfugiés, Roms). De l’autre côté, la nature profonde du projet social de l’extrême droite est réactionnaire, anti-égalitaire, basée sur l’idée qu’il existe nécessairement des « inégalités naturelles ». Quand des luttes sociales sont menées pour défendre des intérêts sociaux concrets, quand une polarisation sociale traverse toute la société, ces deux dimensions risquent d’entrer en collision. Les contradictions propres à l’extrême droite risquent ainsi de ressortir visiblement.

Le "programme" du F.N. sur les retraites

En matière de retraites, l’extrême droite française - surtout son parti principal, le FN - a toujours adopté une position de fond assez claire. Jean-Marie Le Pen l’a ainsi exprimée en 2003, au moment du conflit sur l’(avant-)dernière « réforme » des retraites : « Il faut travailler plus et plus longtemps en France. » A l’époque, il donnait pour exemple… son propre cas, indiquant que ça ne le dérangeait point de continuer son activité (politique) jusqu’à l’âge de 80 ans. En effet, d’ailleurs, s’il envisage aujourd’hui d’abandonner « enfin » - en janvier 2011 - la présidence du parti, il le fait à 82 ans passés…
Jusqu’il y a peu de temps, le programme du FN - tel que consultable en ligne - comportait trois propositions centrales en matière de retraite : qu’il fallait fixer l’âge de départ (minimal) à 65 ans, contre 60 jusqu’à maintenant ; exiger 40 annuités de cotisation ; et développer les retraites par capitalisation. Or, très récemment, devant l’ampleur pris par le conflit sur les retraites, ce passage a miraculeusement disparu du programme en ligne. Le FN aurait-il eu peur qu’au moment où tout le monde parle du problème des retraites, des électeurs curieux puissent avoir envie de consulter ce qu’il dit en la matière - et qu’il aurait pu laisser une impression désagréable avec ces deux mesures ?
Le 25 septembre 2010, Jean-Marie Le Pen réunit le « Conseil scientifique » du FN (qui réunit dirigeants du parti et universitaires) à son nouveau siège, basé à Nanterre. A cette occasion, il a présenté sa conception en matière de retraites. Le passage central est celui-ci : « Il faut en finir avec la référence à la retraite à 60 ans comme les syndicats et les partis politiques se bornent à le faire, et qui n’a pour effet que de limiter le taux d’emploi des   ,seniors’ (aujourd’hui moins de 40 %). Nous sommes en revanche attachés à la limitation de la durée de cotisation à 40 annuités pour l’octroi d’une retraite à taux plein. Nous souhaitons donc que le départ à la retraite soit possible à n’importe quel âge mais à la condition d’avoir cotisé 40 annuités. Au-delà pour les salariés qui le souhaitent, une retraite ,à la carte’ avec surcote proportionnelle au temps de cotisation supplémentaire serait proposée. Dès lors, la question du passage obligatoire à 66 ou 67 ans pour obtenir un taux plein ne se poserait plus. » 
Cette phrase, selon laquelle « la question » de l’âge légal de départ - sans décote - « ne se poserait plus », dissimule mal l’idée qu’il s’agit de faire disparaître complètement la limite d’âge. En ce qui concerne la référence aux 40 années de cotisation, elle signifierait, d’un côté, pour certains travailleurs de l’ancienne génération (surtout des ouvriers) la possibilité de prendre une retraite plus tôt que prévu dans le système actuel et/ou dans les plans du gouvernement pour le proche avenir. Cependant, de l’autre côté, pour des pans croissants des générations suivantes, cette même règle signifierait un recul de l’âge de la retraite à plus tard, sans qu’il n’y ait une borne sous forme d’âge légal sans décote (65 ans à l’heure actuel, 67 ans selon les plans gouvernementaux). En effet, avec l’allongement de la durée de la scolarité et des études, les périodes de chômage et de précarité, les « stages » abusifs, les changements d’employeurs devenus plus fréquents, les générations montantes sont souvent entrées nettement plus tard sur le « marché du travail » que celles qui les ont précédées.
Par ailleurs, Jean-Marie Le Pen ajoute toujours une dose de privatisation des systèmes de retraite : « Il nous apparait qu’une incitation à l’épargne personnelle et aux assurances complémentaires telle que l’assurance vie serait positive. »

Radicalisme verbal

A la mi-octobre, Marine Le Pen, quant à elle, participa à une émission de télévision sur « La Chaîne parlementaire » (LCP). C’est à cette occasion que, interrogée sur les manifestations contre le projet de « réforme » gouvernemental, elle prononça sa fameuse phrase : «Je ne veux pas calmer le jeu, je n'attends qu'une chose du système, c'est qu'il implose. Je veux que le système implose. » Elle y ajouta : «Je veux que les Français se rendent compte que tout est à reconstruire, que notre pays est en train de s'effacer, que l'Etat s'effondre, que la souveraineté nationale a disparu et que la pérennité de notre civilisation est en cause. » 
Cependant, ce « radicalisme » au niveau du verbe ne correspond - bien entendu - aucunement à une radicalité du contenu social de ses positions. Au contraire. Dans un communiqué de presse en date du 12 octobre 2010 (intitulé « Réforme des retraites : ni le gouvernement, ni la gauche, ni les syndicats ne sont porteurs d’espérance ! »), Marine Le Pen considère que : « Gouvernement et syndicats sont en train de jeter la France dans  le chaos, jouant dangereusement avec le feu. Chacun se montre  irresponsable… »
 Ainsi, selon elle, il n’est pas question de renforcer la lutte sociale, mais au contraire de la freiner, puisqu’il s’agit de ne pas se montrer « irresponsable ». Ceci même si la fille du vieux chef tente de s’ériger en tribun, qui serait plus radical que «des organisations syndicales  qui se sont spécialisées dans la trahison des intérêts des travailleurs  français ». Ce qu’elle propose sur le fond ne passe pas par le conflit social, mais par « le plein-emploi  et une vraie politique nataliste », donc l’augmentation des naissances françaises. Sur le plein-emploi, elle ne nous dit pas, ici, comment elle souhaite y arriver ; même si l’on sait que le FN prétend y parvenir par les moyens du protectionnisme. Sur le fond, elle propose donc une politique purement nationaliste, même si elle y ajoute - pour mieux coller aux opinions des travailleurs ? - qu’il faudrait « (élargir) le financement des retraites aux revenus du capital, stock  options et spéculation »
Au total, le radicalisme verbal de Marine Le Pen ne recouvre qu’une stratégie de la démagogie sociale, classique pour l’extrême droite. Cependant, certains observateurs s’y sont trompés lourdement. Ainsi, sur le site « Le Post. », le propos tenu sur LCP par la probable future chef du FN a été présenté, même si c’est de façon à moitié ironique, comme  une tentative « de rejoindre l’extrême gauche ». L’auteur de l’article en question n’a décidément rien compris à la démagogie sociale fasciste ou d’extrême droite.
Ce même article a aussi été repris, sans commentaire et sous le titre « Marine Le Pen décidée de rejoindre l’extrême gauche ? », sur le site Internet du FN de Nouvelle-Calédonie. On y trouvait aussi, datée du 11 octobre 2010, une mini-contribution dont voici le texte : « Sarkozy casse vos retraites ! TOUS à la MANIF ! » Au bout de quelques heures, cependant, ces deux contributions avaient disparu du site sans laisser aucune trace. Apparemment, certains responsables avaient été horrifiés par la manière dont leur « troupes » avaient adhéré et cru à la démagogie sociale…

Appel à la répression

Par ailleurs, le FN a encore trouvé une occasion de réagir quand il y a eu de conflits autour de l’occupation d’une raffinerie située à Grandpuits . Des forces de police ont évacué cette raffinerie, vendredi 22 octobre, après qu’une « réquisition » ait été prononcée pour une partie du personnel - ce qui constitue une très grave remise en cause du droit de grève. En effet, dès lors qu’une réquisition de salariés grévistes peut être prononcé (au nom d’impératifs « de la défense nationale » !) pour un simple motif d’amélioration de la distribution du carburant - et non pas en raison d’un danger réel pour la sécurité ou la santé des populations -, toute grève dans une installation comparable pourra être demain cassée. Une réquisition signifie que des travailleurs et travailleuses, soient-ils grévistes ou non, ne peuvent refuser d’effectuer un travail qu’on leur demande… sous peine d’être condamnés à de la prison.

Ce n’est pas cette grave atteinte à un droit fondamental et consacré par la constitution, qui inquiète cependant le FN. Celui-ci, au contraire, trouve gravement insuffisante la répression ainsi exercée par le pouvoir de Nicolas Sarkozy. Certes, il prend soin de se démarquer, du même coup, d’une « réforme aussi injuste qu’inefficace » et de prendre ses distances verbalement avec un gouvernement qui « s’entêt(e) sur une réforme des retraites idiote ». Mais cela pour prôner, dans les faits, une répression encore nettement plus dure.

Ainsi, dans un communiqué en date du 22 octobre 2010, Marine Le Pen déclare-t-elle : « La réquisition cette nuit de la raffinerie de Grandpuits est l’occasion pour le gouvernement de plastronner. Le gouvernement n’a pourtant aucun mérite à faire mine de s’opposer à une situation qu’il provoque lui-même par une mollesse délibérée. (…) Le gouvernement aurait dû intervenir dès les premiers blocages. Ceux-ci dépassent en effet le simple droit de grève. Ils consistent à empêcher les salariés qui le désirent de travailler et de susciter le chaos et l’arrêt de l’économie dans notre pays. Les blocages et la pénurie d’essence sont à ce titre intolérables. Or, voilà deux semaines que la France s’installe dans le chaos, entre grèves, manifestations et blocus. » Un appel clair à durcir la répression, quelle que soient les critiques verbales par ailleurs formulées à l’encontre de la politique gouvernementale.  

Les identitaires dans les rues

Un autre courant d’extrême droite demande, lui aussi, de durcir la répression. Cette fois-ci, surtout à l’encontre de la jeunesse, et en particulier de sa fraction populaire et d’origine immigrée.
Le Bloc identitaire et ses groupes de jeunesse (« Jeunesses Identitaires », « Projet Apache », « Rebeyne ! » à Lyon) ont ainsi manifesté, vendredi 22 octobre à Lyon et samedi 23 octobre à Paris, pour dénoncer surtout une partie - la plus révoltée - de la jeunesse.
A Lyon, selon ses propres chiffres, 150 à 200 manifestants du Bloc identitaire aurait marché le vendredi après-midi de la place Carnot à la place Ampère « afin de protester contre l’inaction des forces de l’ordre contre la racaille ». En toile de fond, les images télévisées du mardi 19 octobre qui montraient des scènes opposant des « casseurs » aux forces de l’ordre. (En réalité, des phénomènes bien différents ont été mis sous cette appellation faussement unificatrice. Il y a eu quelques scènes de pillage dans des magasins, bien sûr critiquables ; mais la plupart des « casseurs » jugés dans les jours suivants à Lyon furent plutôt poursuivis pour avoir résisté ou riposte à la violence policière. Plusieurs jeunes personnes présentées au juge en comparution immédiate furent, par exemple, poursuivies pour avoir renvoyé une grenade lacrymogène qui avait attiré devant leurs pieds.) Un tract de la mouvance identitaire, diffusé à l’occasion, proclamait : « Ils brûlent les voitures, pillent les commerçants, agressent nos filles, insultent notre pays… Offrons-leur le retour au bled ! » La désignation des jeunes d’origine immigrée, la visée raciste ne laissaient ainsi aucune place au doute.
Un nombre à peu près égal de contre-manifestants firent face aux « jeunes identitaires » marchant dans Lyon, mais les premiers ont été vite dispersés par les forces de l’ordre. La police a par ailleurs, également, fini par embarquer les militants « identitaires » dans des bus pour les amener à un contrôle d’identité au poste de police. Sur le site Internet Rebelles.info - très proche de la mouvance identitaire, mais qui publie aussi des articles d’auteurs de droite bien en vue (Eric Zemmour, Ivan Rioufol) « avec l’autorisation de l’auteur » -, il est ainsi affirmé que « la police a ainsi empêché la résistance de faire le ménage et le travail qu'elle est incapable d'accomplir ». C’est, certes, du verbiage creux (vu par exemple que les contre-manifestants étaient légèrement supérieurs en nombre), mais témoigne néanmoins d’une disposition à la violence assez inquiétante.
A Paris, le lendemain, ils seront 500 selon leurs propres chiffres - 250 à 300 selon l’AFP - à suivre un appel à manifester sous le mot d’ordre « Une autre jeunesse ». Cette fois-ci, sans incidents et sous des slogans tels que « Jeunesse, jeunesse, anti-racaille ». Un article publié sur Rebelles.info à la date du 24 octobre 2010 conclut d’ailleurs, sur une tonalité pseudo-rebelle, mais très clairement sans aucun contenu social : « Une jeunesse qui se bat aujourd’hui contre des menaces d’aujourd’hui, sans se préoccuper d’un indice retraite qu’elle ne touchera de toute manière sans doute pas en 2040 ou 2050. » 

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