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Hongrie : une extrême droite de nouveau menaçante

ven 23/04/2010 - 16:45
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C’est un nouveau record, en quelque sorte. Rarement on aura vu une progression aussi rapide d’un parti d’extrême droite, en l’espace de quelques années. En 2006, l’extrême droite hongroise pesait encore 2 % des voix. Aujourd’hui, elle se trouve à 17 % selon les résultats du premier tour des élections législatives.

Ces dernières se déroulent actuellement en Hongrie, ses deux tours ayant lieu les 11 avril et 25 avril 2010. Au premier tour, c’est la droite classique du FIDESZ (« Mouvement des jeunes démocrates »), à 52,77 %, ainsi que l’extrême droite du « Jobbik » avec 16,71 % qui sortent en grands vainqueurs.

La droite libérale, mais très populiste du FIDESZ de l’ancien premier ministre Viktor Orban a raté la majorité des deux tiers des sièges au parlement (accessible avec environ 57 % des voix exprimées, selon les pronostics) au premier tour, mais pourrait encore l’atteindre au second. Au premier tour, 206 sièges sur 386 lui ont dores et déjà été attribués, d’autres se trouvant en ballotage. Si ses résultats sont un peu en dessous de ceux qui lui avaient été prédits avant, c’est que le mercredi 07 avril, un scandale avait éclaté à quelques jours seulement du premier tour. Il s’agissait de la révélation que l’appareil du FIDESZ avait créé un fichier informatique illégal, comportant des données personnalisées sur tous les électeurs hongrois.

Au titre de son nationalisme populiste, FIDESZ partage un certain nombre de traits idéologiques avec le « Jobbik ». Une partie de la presse conservatrice, proche du FIDESZ de Viktor Orban, avait diffusé des thèmes chers au « Jobbik », par exemple sur la sécurité et la « criminalité propre aux Roms » - la plus forte minorité, une population d’environ 600.000 personnes sur dix millions d’habitants. Cependant, un nombre important d’électeurs semblent également (selon des articles parus dans la presse allemande) avoir voté pour le FIDESZ dans l’intention délibérée de voir celui-ci « freiner l’ascension du Jobbik ». Un peu comme en France, après le 21 avril 2002, où une grande partie des adversaires  de l’extrême droite avaient voté au second tour pour Jacques Chirac afin de faire barrage à Jean-Marie Le Pen et limiter son poids électoral.

 « Le meilleur » qui est « le plus à droite »

Le mouvement « Jobbik » porte un nom dont l’acronyme repose sur un jeu de mots : il signifie à la fois « (le) plus à droite » et « le meilleur ». Son nom en entier signifie « Mouvement des jeunes de droite - Mouvement pour une meilleure Hongrie ». Ce parti a été fondé en 2003, en tant que scission du « Parti de la vie et de la vérité » (MIEP) de l’écrivain antisémite Istvan Csurka. Ce dernier, force de l’extrême droite relativement bien installée, fondée au début des années quatre-vingt-dix, avait plafonné aux élections à un score maximal de 5,5 % (aux législatives de 1998). Le MIEP avait, à sa « meilleure » époque, entretenu des relations avec le FN français, et accueilli Jean-Marie Le Pen pour un grand meeting à Budapest pour les 40 ans de l’écrasement du soulèvement anti-soviétique et anti-stalinien de 1956, fin octobre 1996. Le Pen  s’était de nouveau rendu à Budapest, sur invitation du MIEP, en octobre 2003.

Cependant le temps de ce dernier commençait à être révolu. Sa scission « jeune », le Jobbik, avait d’abord rassemblé surtout des skinheads et jeunes « radicaux ». Au niveau électoral, ce parti ne pesait guère à ses débuts. Aux législatives hongroises de 2006, « Jobbik » se présentait dans le cadre d’une alliance avec le MIEP (déjà affaibli) ; ensemble, ils n’obtinrent alors que 2,2 % des voix.

Or, en l’espace de quelques années, ce parti est devenu à son tour une redoutable machine électorale. Sa première grande percée eut lieu lors des élections européennes du 7 juin 2009, avec un résultat de 14,77 % des voix à l’échelle de la Hongrie. Ce qui n’a pas empêché le « Jobbik » de développer une sorte de bras armé, la milice baptisée « Garde magyare » qui paradait souvent de façon provocatrice aux abords des quartiers à fort taux d’habitants roms. (S’y ajoutent, dans ces localités, un certain nombre de milices locales – non armées – « de protection contre la délinquance » des Roms.) Celle-ci a été formellement dissoute par la Justice hongroise, en 2009. Cependant, malgré son absence d’existence légale, la « Garde magyare » a été bien présente lors de la récente campagne électorale, entourant bien fréquemment le jeune chef du parti, Gabor Vona.

 Liens avec l’extrême droite française

Aujourd’hui, c’est d’ailleurs le « Jobbik » (et non plus le MIEP) qui est lié – en tant que partenaire d’une alliance entre nationalistes – au FN français. Ce sont en effet le FN français et le « Jobbik » qui sont les deux partis politiques les plus forts de la nouvelle « Alliance européenne des mouvements nationaux », fondée fin octobre 2009 à Budapest (voir http://visa-isa.org/node/439 ). La plupart des autres partis adhérant à celle alliance sont groupusculaires tels que les minuscules « Nationaux-démocrates » suédois, voire franchement nazillons tel que le parti ukrainien « Svoboba ». Ce parti (dont une délégation a rendu visite au FN français à son siège à Nanterre, en novembre 2009), aux résultats électoraux allant de 0,3 % à 0,7 %, avait pour ancien nom « Parti socialiste-national d’Ukraine » jusqu’en 2004. A côté des Français et des Hongrois du « Jobbik », seul le « British National Party » - qui a adhéré à l’Alliance européenne en novembre dernier, quelques semaines après sa fondation – est un parti de quelque envergure. C’est donc bien la composante plutôt « dure » de l’extrême droite européenne qui est réunie ici.

Bruno Gollnisch, vice-président du FN responsable des questions internationales, s’est d’ailleurs fendu ces derniers jours d’un communiqué saluant « la victoire des patriotes hongrois ». Le site « Nation presse info », pourtant nettement plus acquis à Marine Le Pen, a repris in extenso ce communiqué. Cette question semble donc plutôt faire consensus entre les différentes fractions au sein du parti d’extrême droite français. 

 Un vote sur fond de crise économique

Le grand, très grand perdant de ces élections législatives en Hongrie est le parti social-démocrate MSPZ. Celui-ci, qui a atteint 19,29 % des voix au premier tour, a perdu bien plus que la moitié de ses électeurs de 2006 (quand il avait réalisé un score 43,21 %).

Evidemment, la crise économique est passée par là, et explique cette défaite (et la victoire conjuguée de la droite et de l’extrême droite) parmi d’autres facteurs. Au pouvoir depuis 2002, ce parti social-démocrate ,  descendant de l’ancien parti unique à l’époque stalinienne , le MSZMP , est aujourd’hui totalement « usé ».

Dans l’opposition depuis huit ans, la droite et l’extrême droite sont associées dans une bonne partie de l’opinion populaire à l’opposition aux politiques néolibérales et de casse sociale de ces dernières années. (Ceci d’autant plus que le parti de droite FIDESZ - ou son entourage proche - avait réellement réussi à participer à des mobilisations, p.ex. contre des fermetures d’hôpitaux ou des privatisations-casses d’entreprises.) Viktor Orban, premier ministre avant 2002, est lié dans l’opinion publique à la mémoire d’une époque où la consommation explosait et où l’on croyait d’abord que l’évolution économique allait toujours  s’améliorer.  Par ailleurs, la mémoire collective de la révolte de 1956 – avant tout antistalinienne,  mais sur laquelle des nationalistes et des fascistes ont tenté de se greffer tout autant que d’autres forces politiques opposées au pouvoir prosoviétique – confère à des forces droitières une aura de « résistants ». Le tout aura contribué à faire apparaître des forces de droite comme mieux placées pour répondre à la « question sociale », qu’une certaine gauche de gouvernement. Les affaires de corruption auxquelles fut mêlé le MSPZ récemment, n’auront rien amélioré.

La Hongrie est aujourd’hui le pays de l’Europe centrale et de l’Est, le plus « ouvert » à l’économie capitaliste mondialisée. 50 % de son Produit intérieur brut (PIB) sont produits par des entreprises étrangères, occidentales – surtout allemandes ou états-uniennes – et/ou multinationales. Les acteurs économiques hongrois ont, aujourd’hui que la crise a éclaté au grand jour et que la croyance dans une amélioration continue de la situation est révolue, du mal à se maintenir face à une concurrence débridée. En outre, de nombreux Hongrois ont souscrit, pour financer une consommation qui se voulait sans limites pendant les « belles années » du boom, à des crédits dont les montants avaient été stipulés en monnaies étrangères (surtout euro ou dollar). Or, comme la monnaie nationale – le forint - a été dévalorisée depuis 2008, ces sommes stipulées en devises ont mécaniquement augmenté. Pour de nombreux Hongrois, leur nombre est estimé à 1,7 million ou un cinquième de la population, cela a augmenté le poids de leur dette voire risque de les étrangler financièrement.

Le pays entier a été contraint de souscrire à un nouveau crédit du Fonds monétaire international (FMI), qui a injecté 20 milliards d’Euros dans le pays. En contrepartie, la Hongrie a été placée sous surveillance, à l’instar de nombreux pays d’Amérique latine ou d’Afrique, ou plus récemment aussi de la Grèce : suppression du 13e mois de salaire dans la fonction publique, gel des salaires, augmentation de la TVA (donc de l’impôt le plus injuste socialement).

Les boucs émissaires

Le « Jobbik » donne à tous ses phénomènes de crise économique et social, un nom (et une signification) bien simple : celui de « complot étranger ». En dissimulant – à peine - sa désignation des juifs comme bouc-émissaires sous le terme « Israéliens », le parti aura par exemple construit une partie de sa propagande autour des « sociétés immobilières israéliennes » qui auraient racheté une partie de l’immobilier en Hongrie. Alors que les sociétés responsables de ces rachats sont plutôt occidentales et bien souvent allemandes, le parti d’extrême droite a entre-temps précisé qu’il s’agissait « d’Allemands qui s’appellent Samuel » ; pour bien souligner une prétendue appartenance « juive ».

Jobbik a construit toute une théorie du complot autour de la question. « Alors que la situation pour Israël  devient de plus en plus difficile au Proche-Orient », a-t-il fait dire pendant ses campagnes, ce pays chercherait « à se rassurer une base-arrière en Europe centrale » : en Hongrie, où il créerait une zone de repli en achetant massivement des terres et des immeubles. Il est inutile de rajouter que, comme toute théorie du complot, celle-ci aussi relève du délire. Cependant, elle marque une partie de l’opinion publique hongroise.

Le « Jobbik », pour jouer les vaillants combattants contre les « oppresseurs » du prétendu complot, a su habilement jouer sur la symbolique des Palestiniens opprimés : « Ils luttent pour leur pays, tout comme nous… » Le jeune chef du parti, Gabor Vona, n’a  pas quitté un keffieh noué autour de son cou, pendant une partie de la campagne électorale. Il affiche ainsi un nationalisme radical qui se voudrait « rebelle » ; alors que pour la droite classique, Viktor Orban avait choisi pour symbole du nationalisme hongrois, la couronne historique du roi Saint-Etienne.  L’égérie féminine du parti « Jobbik », Krisztina Morvaï – âgée de 45 ans, une ancienne « avocate en droits de l’homme » après la chute de l’ancien système, avant d’être gagnée par les ultranationalistes – ,  avait ainsi qualifié le score de « Jobbik » aux européennes de 2009 : « C’est la victoire des partisans palestiniens contre les hélicoptères israéliens ». (Ces derniers étant, en l’espèce, les machines électorales des grands partis politiques.)

Par ailleurs, le « Jobbik » a développé des virulentes campagnes contre l’homosexualité et pour l’Ordre moral. Il a également joué sur les thèmes de la sécurité et de la délinquance, en ethnicisant fortement ces questions. Attribuant la délinquance à la seule minorité rom, le parti a demandé de « limiter leurs allocations familiales », voire carrément leur stérilisation. Un jeune militant actif du « Jobbik », étudiant en histoire, rencontré par le quotidien français « La Croix », affirme ainsi à son interlocuteur : « La question tzigane n’est pas un problème social ou économique mais génétique. Il faut créer un Service du travail obligatoire  ou les expulser du pays. » 

Dans le Nord et l’Est de la Hongrie qui concentre à la fois le plus de pauvreté et plus fort pourcentage de Roms dans le pays, ces thèses ont rencontré un écho important. Le parti d’extrême droite a réalisé son plus grand score au premier tour dans le Nord-Est, à la frontière de la Slovaquie (une zone de désindustrialisation et de crise industrielle), plafonnant à 27,2 % des voix. Dans certaines localités, « Jobbik » dépasse ici les 30, voire 40 % des voix. Ceci alors que les quelques problèmes réels constatés dans certaines communes résultent bien souvent simplement de la faim, au sens strict du terme : les Roms vivent souvent dans des quartiers ghettoïsés sans eau courante, et ils ont été privés de l’attribution de terre aux paysans qui a eu lieu à la chute de l’ancien système (au moment de la « décollectivisation » des terres anciennement étatiques). Leur taux de chômage avoisine parfois les 90 %. A la chute de l’ancien système , quand les industries lourdes de l’époque prosoviétique et les coopératives agricoles ont été démantelées, les Roms furent bien souvent les premiers à perdre leurs emplois… sans en retrouver par la suite.

La question nationale

Le discours raciste sur « les Roms et leur délinquance innée » a été, dans cette zone géographique, souvent mêlé à un discours revanchard sur « les Hongrois vivant en dehors de leur patrie » et sur « notre mère-patrie dépecée ». Des minorités hongroises d’environ quatre millions de personnes ont été affectées au lendemain de la Première guerre mondiale, par le « traité de Trianon » du 4 juin 1920, aux territoires de la Slovaquie, de la Roumanie et de la Serbie. Ils jouissaient, dans ces Etats, de droits de minorité reconnus, mais ces droits ont parfois été rognés au cours de ces dernières années par des politiques (ultra)nationalistes conduites par les pouvoirs en place. Sous Slobodan Milosevic en Serbie à partir de 1987, mais aussi ces dernières années en Slovaquie, gouvernée actuellement par une alliance… du parti social-démocrate avec le « Parti national slovaque » (SNS), d’extrême droite.

En Hongrie, ces processus de restriction des droits des minorités hongroises dans les pays voisins ont eu des répercussions, à leur tour. Un sentiment revanchard sur cette question y est largement partagé, au-delà même des rangs de l’extrême droite. Dans des manifestations de droite et d’extrême droite, nombreux sont les slogans contre le traité de Trianon.

Seule une solution démocratique, garantissant les droits démocratiques (y compris linguistiques) des minorités dans toute la région, pourrait endiguer la montée des nationalismes revanchards dans cette partie de l’Europe centrale et de l’Est. Cependant, l’extrême droite, de tous les côtés des différentes frontières, contribue à faire exactement le contraire. Le pire est à craindre si une nouvelle spirale de revendications ultranationalistes se déclenche, comme jadis dans l’ancienne Yougoslavie.

En attendant, la montée de l’extrême droite n’est malheureusement pas un phénomène réservé à l’ancienne  Europe de l’Est. Aux Pays-Bas, qui voteront pour leur parlement à leur tour le 09 juin prochain, l’extrême droite – conduite par Geert Wilders et son « Parti pour la liberté » (PVV) – y est également cotée de 17 % des intentions de vote.