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Marine Le Pen : la fausse amie des salariés

jeu 31/01/2013 - 16:24
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Accord sur l’emploi du 11 Janvier 2013

Le FN avait besoin de reprendre une initiative plus ou moins spectaculaire, après les difficultés de positionnement tactique auxquelles se sont livrés récemment ses dirigeants, face aux manifestations contre le « Mariage pour tous ». Aussi avait-il besoin de réinvestir le terrain « social », ou plus exactement, celui du discours empreint de démagogie sociale.
L’Accord sur l’emploi, signé le 11 janvier 2013 par une partie des confédérations syndicales représentatives (CFDT, CFTC et CFE-CGC) – mais critiqué par d’autres (CGT, Solidaires, FSU, FO...) – et les organisations d’employeurs (MEDEF, CGPME, UPA), lui en fournit l’occasion. Depuis le 17 janvier, le parti d’extrême droite a mis en ligne sur son site une pétition contre cet accord, qualifié par Marine Le Pen de « déclaration de guerre aux salariés ». Bien qu’il n’appartienne pas à VISA, en tant que collectif unitaire qui s’adresse à tous les syndicalistes pour combattre ensemble l’extrême droite, de prendre position sur le contenu même de l’accord, il est de notre tâche d’analyser les buts poursuivis par le FN sur ce terrain.

Déconsidérer les syndicats en tant quel tels
Le premier objectif de l’exercice, à travers lequel le FN – en tant que parti politique – se mêle ouvertement du débat qui touche le mouvement syndical, est de déconsidérer publiquement ce dernier. En effet, sa présidente fustige, dans une vidéo mise en ligne en parallèle à la pétition pour servir d’explication de texte, « des syndicats représentant une infime partie des travailleurs français ». Elle ne fait d’ailleurs pas de distinction, dans son propos, entre les différentes organisations syndicales, alors que leurs positions vis-à-vis du récent Accord national interprofessionnel ont pu être fortement divergentes.

Cet argument fallacieux est évidemment faux. Certes, il est vrai que le taux de syndicalisation est plus bas en France que dans certains pays voisins. Encore ne faut-il pas comparer ce qui n’est pas comparable ! Le plus fort taux d’adhésion en Allemagne par exemple, parfois cité à titre de comparaison, ne repose pas majoritairement sur des militant-e-s, au sens courant dans les organisations françaises ; mais en large partie sur des adhérents passifs. Les avantages résultant d’une convention collective y sont parfois réservés aux seuls adhérents de l’organisation syndicale signataire, une conception n’existant pas en droit français.

Or, s’il est en effet souhaitable de relever ce taux de syndicalisation, l’état actuel des choses ne permet absolument pas de délégitimer les organisations syndicales en tant que telles, en prétendant les séparer de la majorité des salariés. Dans beaucoup de domaines, l’intervention d’une organisation syndicale, qui reposait historiquement avant tout sur l’action collective, émanant des militants, est couplée depuis quelques années à une deuxième légitimation, de type électoral. Ainsi l’action de l’organisation syndicale doit-elle être validée par l’approbation majoritaire, directe ou indirecte, des salariés. Notamment, depuis la loi du 20 août 2008, un accord collectif ne peut-il être signé que par des organisations syndicales représentatives ayant obtenu au moins 30 % des voix aux dernières élections dans l’entreprise ; et l’opposition exprimée par les syndicats ayant réuni 50 % ou plus, empêche l’accord d’entrer en vigueur.
Aussi un syndicat n’est-il plus considéré comme représentatif, dans l’entreprise, s’il n’a pas obtenu au moins 10 % des voix aux élections professionnelles. Bientôt, la même chose sera aussi vraie pour les confédérations, qui doivent, elles, avoir obtenu au moins une moyenne de 8 % des voix dans les entreprises pour être encore considérées comme représentatives. D’ici six mois, la signature d’un Accord collectif national et interprofessionnel sera également soumise au critère de l’audience électorale, que les confédérations syndicales doivent remplir (même si cette règle n’est pas encore applicable en janvier 2013).

Quel que soit le cas de figure, toute organisation syndicale se battant – en adoptant telle ou telle stratégie, tel ou tel moyen – pour les intérêts de ses militant-e-s et des salarié-e-s est autrement plus légitime sur le terrain social que le FN. Au fond, l’ensemble de propositions avancées par de dernier en matière « sociale » repose avant tout sur l’idée d’une division entre travailleurs, au nom de la « préférence nationale ». Ce qui n’est pas le cas des organisations syndicales, qui doivent se battre pour les « intérêts matériels et moraux, tant collectifs qu’individuelle » de l’ensemble des travailleurs et travailleuses (selon l’article L.2131-1 du Code du travail). Ainsi, le FN sera certainement le dernier à pouvoir donner des leçons en la matière.

Critiquer les « gros », mais favoriser le « petit » capital
Par ailleurs, la critique exprimée par la présidente du FN à l’encontre de l’accord du 11 janvier 2013 est extrêmement biaisée. Certes, elle l’évoque dans des termes en apparence radicaux :« déclaration de guerre contre les salariés » ; « chantage à l’emploi dont abusent déjà nombre de grandes entreprises ».
Aussi reprend-elle à son compte certains constats qui sont également dressés par d’autres, p.ex. quand elle évoque un « détricotage » de « tout ce qui a permis de garantir les droits des salariés : temps de travail et salaires pourront être revus à la baisse en cas de difficultés conjoncturelles ». Il est vrai que les accords censés garantir la compétitivité de l’entreprise en échange d’un maintien temporaire de l’emploi (autorisés par l’article 18 de l’Accord national interprofessionnel) permettent de telles variations en période de crise, pour une durée pouvant aller jusqu’à deux ans. Quoi qu’on pense de l’économie globale de l’accord, des critiques à l’encontre de cette disposition sont partagées par d’autres.

Ce n’est pas le cas quand, grâce à un artifice sémantique, Marine Le Pen tente de donner l’impression que le problème serait spécifique aux seules grandes entreprises. Souhaitant canaliser la critique contre les seules entreprises « du CAC40 » (que Marine Le Pen avait déjà raillées à d’autres occasions en raison du caractère mondialisé de leur activité, faisant fi des frontières nationales), la présidente du FN ne dit ainsi pas la vérité. Elle prétend que d’autres employeurs ne seraient pas du tout bénéficiaires des possibilités de flexibilité ouvertes par l’accord du 11 janvier.

Ce qui est strictement faux. Pour les « grands » licenciements pour motif économique, les possibilités de contestation d’un Plan social ou « Plan de sauvegarde de l’emploi »/PSE sont réduites par l’accord. Néanmoins les obligations relatives aux PSE, en cas de licenciement collectif pour motif économique, ne concernent pas uniquement les entreprises du CAC40, mais toutes les entreprises à partir de 50 salariés. Dans d’autres domaines, les nouvelles garanties offertes aux employeurs par l’accord du 11 janvier : la réduction des délais de contestation prud’homale au nom de la « sécurité juridique » des entreprises, la requalification du licenciement - faisant suite à un refus de changement de lieu de travail - en « licenciement pour motif personnel » (au lieu d’économique), concernent l’ensemble des employeurs, « gros » ou « petits ». D’ailleurs, la situation des salarié-e-s dans une petite entreprise n’est souvent pas foncièrement meilleure que dans une grande ; et souvent bien au contraire, à défaut de la possibilité de créer un rapport de force collectif ensemble avec d’autres travailleurs. 
Marine Le Pen prétend que « cet accord est conçu pour servir les intérêts du Medef et de la grande entreprise. Ce sont eux seuls qui sortent gagnants. » Ce prétendu constat est faux. Sans même aborder la question (controversée) de savoir si les contreparties négociées par les confédérations syndicales signataires peuvent ou non satisfaire les travailleurs, le constat est faux au sein même du patronat : La CGPME, représentant les petites et moyennes entreprises, ainsi que l’UPA (Union patronale de l’artisanat) ont  signé l’accord du 11 janvier, aux côtés du Medef.
Pour les mêmes raisons, Marine Le Pen a encore tort quand elle prétend que l’accord du 11 janvier peut se caractériser ainsi : « Rien pour les PME-PMI, de graves reculs pour les salariés (…) et tout pour les grands groupes. » Ou encore quand elle caractérise l’accord de déclaration de guerre aux salariés « sans apporter le moindre appui à nos petites et moyennes entreprises. »

Des projets réactionnaires
Au nom de la conception qui est la sienne et que nous avons déjà eu l’occasion de dénoncer, Marine Le Pen se prononce d’ailleurs pour un projet économique et social surtout destiné au « petit » patronat. Au moins dans un certain nombre (considérable) d’entreprises, ce projet marquerait des reculs sociaux encore plus graves, que ceux qui existent aujourd’hui.
Ainsi, dans une émission sur « BFM TV », à la mi-janvier 2013, Marine Le Pen avait demandé de « différencier le droit du travail en fonction du nombre de personnels »,  afin de permettre « plus de flexibilité » aux PME. Cela équivaudrait à une balkanisation accrue du droit du travail, autrement dit, à une explosion des garanties collectives encore en place. Par ailleurs, encore sur « BFM TV », Marine Le Pen s’était opposé à une taxation plus forte des CDD. Ceci alors que l’un des points positifs que les organisations syndicales ont obtenu dans  l’accord du 11 janvier (et quelle que soit l’analyse que l’on fait de son équilibre global), était précisément une taxation plus forte des CDD de courte et très courte durée, afin de dissuader les employeurs de certaines formes extrêmes de précarisation des salariés.

Or, la présidente du FN ne l’entend pas de la même oreille : selon elle, il s’agit surtout d’« une manière de culpabiliser notamment les petites entreprises, qui ne peuvent faire autrement qu’engager (en) CDD ». Apparaît ici, derrière le masque de la fausse amie des travailleurs, le vrai projet social réactionnaire de la patronne du FN. Qui ne cherche, en réalité, qu’à développer sa PME politique sur le marché de la démagogie sociale.

V.I.S.A.