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Quelle rentrée pour le Front National et Marine Le Pen ? (Partie 2)

mar 13/11/2012 - 12:22
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Actualité internationale : contre l’ennemi principal…

La double affaire déclenchée, en septembre 2012, par la publication d’un film anti-islam (« The innocence of muslims ») aux USA puis par celle de caricatures du prophète Mahomet par « Charlie Hebdo » en France, a permis à Marine Le Pen de redéfinir sa ligne en matière de politique internationale.

Celle-ci se résume, en gros, à une position de neutralisme nationaliste à l’égard des grands conflits dans le monde. Ainsi, il s’agit de refuser d’affronter ensemble avec les Etats-Unis d’Amérique certains de leurs adversaires, et de les accompagner dans leurs aventures militaires. La plupart des guerres modernes des grandes puissances étant justifiée par des motivations humanitaires – il s’agit de garantir les droits de l’homme ou d’imposer la démocratie, p.ex. -, le FN renverse cette perspective. Prenant pour argent comptant (ou faisant semblant de le faire, du moins) ces justifications officielles, l’extrême droite déclare que le sang des nationaux est bien trop précieux pour être « sacrifié » pour des causes utopiques. La démocratie, les droits de l’homme, de toute façon : « les peuples sauvages » n’y sont pas prêts… ! Une telle argumentation a d’ailleurs existé depuis le début du colonialisme, pour fonder une opposition de droite à sa prétendue « mission civilisatrice ». 

  D’autre part, l’existence d’un islamisme radical se présentant à l’échelle internationale comme un adversaire de la puissance des Etats-Unis  depuis le 11 septembre 2001,  n’a pas entraîné le FN dans une politique suiviste vis-à-vis des aventures guerrières en Iraq et en Afghanistan ; par contre il cherche à grossir au maximum la « menace islamiste » et l’assimile à la religion musulmane, prétendant qu’elle émane de la pure présence – sur le sol française – d’une population immigrée en bonne partie musulmane. Ainsi, alors que 250 musulmans (parmi lesquels des extrémistes, mais pas uniquement) avaient manifesté le 15 septembre 2012 sans autorisation sur les Champs-Elysées, et que 152 entre eux avaient interpellés, Marine Le Pen choisit d’exagérer la prétendue menace. « Demain, ils seront peut-être 100.000 ! », tonna-t-elle le surlendemain. Elle choisissait ainsi délibérément la dramatisation d’une menace (réelle en ce qui concerne les actions criminelles de certains individus ou très petits groupes, tels que l’assassin Mohamed Merah ou encore la cellule terroriste islamiste française démantelée en octobre 2012, mais qui ne sont pas des mouvements de masse).

A la même occasion, et alors qu’il était question du film produit aux USA et des caricatures de « Charlie Hebdo », Marine Le Pen profita de l’occasion pour fustiger la politique extérieure des USA. Celle-ci, parce qu’elle aurait – selon elle – soutenu les révolutions contre les régimes autocratiques en Tunisie et en Egypte (2011), aurait soi-disant abouti à « mettre des fondamentalistes, des salafistes au pouvoir ». Ce qui est faux, puisque l’un des trois partis au gouvernement en Tunisie est d’orientation islamiste mais non pas salafiste, et que les extrémistes salafistes sont essentiellement dans l’opposition et dans la rue. Le FN cherche ainsi à rapprocher artificiellement les Etats-Unis, selon lui suppôts du « mondialisme », et l’Islam politique (en réalité confondu délibérément avec l’Islam tout court), pour mettre plus facilement ces deux ennemis dans le même sac. Aussi est-il intéressant de noter que Marine Le Pen trouve les Etats-Unis critiquables pour avoir, soi-disant, développé la démocratie. Ce qui étonne moins lorsqu’on sait que le FN regrette les régimes autoritaires de Ben Ali et de Moubarak, jugés par exemple davantage capables d’empêcher les flux migratoires vers l’Europe. VISA a analysé la vision du FN sur les révolutions arabes dans un article spécialement consacré au sujet : http://www.visa-isa.org/node/6166

L’interdiction du voile et de la kippa

Au cours de la même semaine, alors que se tenait du 21 au 23 septembre 2012  l’« Université d’automne » du FN à La Baule, Marine Le Pen choisit de pratiquer la surenchère extrême par rapport aux musulmans. Mais pas uniquement, dans la mesure où – dans un entretien publié par « Le Monde » le 21 septembre -  elle se prononçait pour l’interdiction et du voile ou foulard des femmes musulmanes, et de la kippa portée par les hommes juifs, dans tout l’espace public. Ce faisant, la présidente du FN se présentait une fois de plus comme la prétendue meilleure chantre de « la laïcité », en abusant encore plus que dans le passé de ce terme. Depuis 2010/11 en effet, en pourfendant par exemple la vianda « halal » dans les cantines ou se prétendant  défenseure des femmes victimes « du patriarcat sexiste et religieux dans les cités de banlieues », le FN revendique un rôle de soi-disant héraut de la laïcité. Ce qui est nouveau dans son histoire ; jusque-là, le Front national avait plutôt endossé le rôle de défenseur des « valeurs chrétiennes  et traditionalistes » et de l’« Ordre moral », depuis les années 1970 quand il combattait la loi Veil autorisant l’IVG. Cependant, on voyait trop bien que l’invocation du caractère chrétien de la France n’était  qu’un vernis, qui dissimulait le rejet d’une immigration qui était, en partie, de confession musulmane. (Jean-Marie Le Pen disait déjà en 2006,  que « le vrai problème étant l’immigration de masse plutôt que l’islamisation ».)

Aujourd’hui, le discours du FN est moins uniquement axé sur la chrétienté, et ce pour plusieurs raisons. Des nouvelles générations sont montées au sein de l’extrême droite, qui sont moins attachées aux valeurs traditionnelles et religieuses. Leur émergence va de pair avec une déconfessionnalisation croissante de larges parties de la société française. Deuxièmement, l’extrême droite elle-même est un conglomérat de courants idéologiques ayant chacun son histoire, et dont certains ne sont pas du tout attachés au christianisme (tels que les « néo-païens » dont la Nouvelle Droite et le GRECE étaient une expression à partir des années 1970). La présence d’un courant catholique-traditionaliste voire catholique-intégriste, enraciné dans l’histoire de la Contre-révolution qui remonte au refus de 1789, a longtemps été un facteur qui pesait au sein du FN. Or, aujourd’hui, ce courant – qui avait clairement choisi  le camp de Bruno Gollnisch lors de  l’élection interne au FN, en 2010/11 – est affaibli au sein du FN dirigé par Marine Le Pen. Déjà en 2005/06, il avait été affaibli par le départ de certains de ses protagonistes du FN (Bernard Antony, chef de file des catholiques-traditionalistes, avait déclaré son départ dans « Minute » en juillet 2006)

Troisièmement, des courants forts au sein de l’extrême droite européenne ne sont pas beaucoup attachés à la défense du christianisme. C’est le cas du FPOe en Autriche, qui cultive une très forte tradition d’« anticléricalisme » (bien qu’il possède un courant minoritaire plus proche des catholiques-traditionalistes). C’est aussi et surtout le cas de courants nouveaux qui montent au sein de l’extrême droite européenne, notamment depuis la percée de « nouvelles » forces d’extrême droite aux Pays-Bas, avec les succès de Pim Fortuyn en 2001/02 puis de Geert Wilders à partir de 2008. Cette extrême droite-là - qui est différente du FN, à la fois par son histoire, son programme économique et son profil social – s’est  érigée en défenseur des valeurs de la « modernité », contre une population musulmane présentée comme uniquement rétrograde. Ces partis néerlandais ont ainsi invoqué les droits des homosexuels , des femmes émancipées, voire – en ce  qui concerne Geert Wilders – des « juifs menacés par l’islamisation », pour tenter de forger des coalitions sociales nouvelles contre l’immigration musulmane. Ce faisant, l’extrême droite semblait réussir à ne plus être perçue comme une menace pour les libertés individuelles, tournant cette accusation, au contraire, contre les musulmans.

L’histoire de l’extrême droite française est différente de celle aux Pays-Bas. Néanmoins, une partie a cherché à s’inspirer des succès de ce nouveau « modèle » d’extrême droite. Ceci d’autant plus que le FN, frappé de plein fouet par une crise multifactorielle pendant la période suivant les élections de 2007 (défaite du FN face au sarkozysme montant, crise financière, absence de solution pour la succession de Jean-Marie Le Pen pendant plusieurs années…) s’est fait concurrencer, pendant la période 2007-2010, par d’autres forces. S’inspirant des « recettes » assurant le succès de l’extrême droite ailleurs en Europe, ces forces accusèrent le FN d’« aveuglement » stratégique sur la question stratégique principale du moment : celle de l’ennemi principal, l’islam ou « l’islamisation ».  Ainsi les « Assises contre l’islamisation de nos pays », tenues à Paris le 18 décembre 2010 avec la participation de courants  importants de l’extrême droite européenne – p.ex. Oskar Freysinger, député de l’UDC en Suisse, ou la « English Defence League » -, s’étaient organisées en dehors du FN. (Notamment autour de « Riposte Laïque » et du Bloc identitaire),   voire en cherchant ouvertement à  concurrencer ce parti sur son terrain principal, celui du discours anti-immigration. Marine Le Pen, qui « montait » au même moment au sein du FN, chercha à tout prix à rattraper le courant. Ainsi elle lança sa « bombe » une semaine avant les « Assises », comparant, le 10 décembre 2010 à Lyon, les « prières de rue » musulmane à l’occupation nazie, et développa à la suite un discours surtout antimusulman… et en invoquant la laïcité.

Depuis, le discours du FN comporte deux couches superposées, qui pourraient sembler contradictoires… si on ignorait que les partis d’extrême droite sont souvent des partis « attrape-tout », adaptant leur discours en fonction de leur public, cherchant avant tout à définir un « ennemi commun ».
Un discours sur la « défense des valeurs chrétiennes » coexiste ainsi avec un autre, plus axée sur la « laïcité », ou, au besoin, sur les droits des femmes  face à ce qui est décrit comme une « islamisation » dramatique. Selon le public et selon le moment, Marine Le Pen utilisera l’un ou l’autre discours. Elle se présente comme une femme « moderne », doublement divorcée, élevant seule ses enfants et n’habitant pas sous le même tout que son compagnon Louis Aliot… tout en faisant baptiser ses enfants à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, église catholique-intégriste à Paris. Ainsi elle multiplie les signaux, dans des sens différents. L’essentiel est et sera la définition d’un « ennemi principal », commun aux différent-e-s destinataires de ces messages : le musulman et à travers lui ..l’immigré, source de tous les maux !

Ne craignant pas la contradiction flagrante des termes, le « conseiller pour la laïcité » de Marine Le Pen – Bertrand Dutheil de la Rochère – déclare ainsi en octobre 2012 dans un communiqué de presse : « Dans une France vraiment laïque, une église ne peut pas devenir une mosquée », en réaction à un projet de transformation d’un lieu de culte à Vierzon (95). Il justifie cette conception curieuse de la laïcité ainsi : « Pendant plus d’un millénaire et demi, le christianisme, précisément le catholicisme, a été la religion d’État en France, puis celle de <la majorité des Français>. La nation française en est donc imprégnée dans ses paysages comme dans toutes les fibres de sa culture. » Ainsi on voit bien, ici, que le terme de laïcité n’est utilisé que dans le but d’ériger une « ligne de démarcation » supplémentaire face aux musulmans, pour « doubler » celle consistant à invoquer le christianisme. Cependant, à l’occasion, Marine Le Pen nous ressortira sans problème la défense de l’émancipation des femmes – opposée aux musulmans présentés en bloc comme rétrogrades -, comme sur la désormais fameuse affiche de « la beurette » du FN en 2006. Celle-ci, montrant une jeune fille nombril à l’air, portait le titre : « Assimilation, laïcité – ils (UMP et PS) ont tout cassé ! » L’argumentaire utilisé par le FN comporte ainsi un double niveau : il faut refuser la prétendue « islamisation » de la France parce qu’elle est laïque – et parce qu’elle est chrétienne. Selon les besoins du moment, l’un ou l’autre aspect sera davantage mis en avant. Leur combinaison débouchant sur un curieux : « Sainte-Laïcité, priez pour nous ! » opposé aux musulmans.

Contre le mariage des Homosexuels : Le FN veut manifester avec l’UMP

En même temps, soyons sûrs que le FN insistera à nouveau beaucoup sur la défense des « valeurs traditionnelles » lorsqu’il s’agira de combattre le projet de légalisation du mariage des homosexuels. L’extrême droite en fera un axe de campagne important, cherchant à faire la surenchère sur ce terrain par rapport à la droite classique. Alors que Jean-François Copé, candidat à la présidence de l’UMP, a annoncé fin octobre 2012 qu’il pourrait appeler – s’il gagne l’élection dans son parti – à des manifestations sur le sujet, la présidente du FN a vite réagi. Vendredi 02 novembre, elle déclara qu’elle aussi pourrait rejoindre, avec son parti, de telles manifestations. On risque ainsi d’assister à un concours et une surenchère entre droite classique et FN, sur fond d’une mobilisation en partie commune (à l’instar de celle pour la défense de l’école privée catholique, au printemps 1984). Le discours du FN étant à géométrie variable, on le verra ici insister sur les « valeurs traditionnelles »… et, au besoin, au fait qu’elles sont « communes à toutes les religions ». Marine Le Pen ayant déjà invoqué, à l’appui de son argumentation contre le mariage homosexuel, la commune opposition des religieux chrétiens, musulmans et juifs.  D’ores et déjà Marine Le Pen a appelé à un référendum sur le sujet.

Après les semailles du printemps , la moisson d’automne du FN.

Nous ne saurions terminer cette revue d’automne sans souligner combien le succès politique de la campagne électorale de Marine Le Pen continue à porter ses fruits en ravageant l’échiquier politique de la droite. Outre les appels à manifester tous azimuts de Jean-François Copé, celui ci s’est illustré par son hallucinante histoire du vol du pain au chocolat pendant le ramadan, qu’aucun dirigeant du FN n’avait osé ( pensé ? ) encore faire.

Au même moment, le courant de l’UMP « la Droite Forte » animé par Guillaume Peltier, (ancien frontiste devenu conseiller de Sarkozy)  se prononçait pour que la « droite républicaine » organise tous les 1°Mai une grande fête place du Trocadéro… pour « ne pas laisser le monopole des fêtes populaires aux syndicats et à la gauche ..»  On avait bien compris que le but principal n’était pas de faire de l’ombre à la manifestation du 1° Mai Lepéniste !
Enfin, pour parfaire le tableau, une nouvelle association « Ligne Droite » à l’initiative d’élus et de militants UMP du 77 ( fief de Copé ) vient de naître : son but  est clairement défini par son vice président Sébastien Chimot ( conseiller municipal UMP à Trilport /77) : « pour gagner de futures élections , il sera de toute évidence quasi obligatoire de s’appuyer sur tous les partis de droite, dont le Front National .» L’association qui revendique près de 300 adhérents a déjà rencontré des cadres du FN dont Louis Aliot.
Ainsi, la stratégie de Marine Le Pen continue à porter ses fruits à Droite. L’intervention récente de Marine Le Pen sur BFM Télé était très édifiante : pourfendeuse du capitalisme, dénonçant les plans de la troïka en Grèce, Espagne et Portugal, le congrès de l’UMP n’était visiblement pas sa préoccupation première. De son point de vue  elle n’a pas tort, le poison agit maintenant tout seul dans la droite française et le FN espère bien en voir les effets aux municipales.

V.I.S.A.      06/11/2012