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Quelle rentrée pour le Front National et Marine Le Pen ? (Partie 1)

mar 13/11/2012 - 12:11
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Le FN est devenu un parti très réactif, répondant à l’actualité politique et sociale du pays parfois plus rapidement que d’autres forces politiques.

Un parti réactif et axé sur la communication

GDF-Suez annonce une augmentation du prix du gaz, en août dernier ? Deux partis politiques, le FN et le Nouveau Centre, réagissent en plein cœur d’été pour protester, et « demander à l’Etat d’agir ». (Le gouvernement freinera d’ailleurs, peu après, l’augmentation des tarifs prévue.) Des forêts brûlent, quelques jours plus tard ? C’est encore la réaction du FN dont se fait l’écho l’Agence France-Presse (AFP) avant toute autre. Elle reprend les termes de Florian Philippot, nouveau vice-président du FN depuis peu, qui accuse « l’absence de canadairs pré-positionnés cet été » en Gironde, pour mieux fustiger « le désengagement de l’Etat dans le domaine de la sécurité civile ». Il est vrai que dans ce domaine comme dans d’autres, les politiques d’austérité peuvent faire des dégâts importants ; mais le FN ne fait que profiter de la situation objective pour se mettre en avant et  pour apporter des solution qui n’en sont pas : « … faire enfin des économies sur les dépenses les plus nocives: dizaines de milliards d'euros transférés aux pays victimes de la monnaie unique, fraude sociale massive ou bien encore Aide médicale d'Etat réservée aux clandestins ». Selon lui, ce serait donc la faute aux « autres », aux habitant-e-s de la Grèce ruinée ou des immigrés sans papiers, si l’Etat n’assure plus ses missions pour des motifs budgétaires.

Une femme accouche au bord de l’autoroute A20, fin octobre, et perd son enfant parce que la maternité dans son village (dans le Lot) a été fermée et que la prochaine se trouve à 130 kilomètres de distance ? C’est encore la réaction du FN qui est reprise, rapidement, par l’AFP. Le parti d’extrême droite se montre « indigné », et sa présidente Marine Le Pen exprime « au nom de tous les Français patriotes, sa profonde et sincère compassion ». D’autres  ont compati à la misère de la femme et fustigé les fermetures de maternités, pour cause de « non-rentabilité », comme dans le département du Lot (où il en subsiste une seule) ; mais c’est le FN qui a su mettre en scène, et en avant, sa réaction à lui.

Les exemples peuvent être multipliés. Leur nombre ne révèle cependant pas nécessairement une présence militante « sur le terrain », couvrant tout le territoire national. Le savoir-faire du parti en matière de présence médiatique montre surtout l’activité frénétique de sa cellule de communication.  Néanmoins, que ce soit par ses militants locaux ou encore par l’analyse attentive de l’actualité, le parti d’extrême droite est parfaitement capable de « coller » - souvent - au plus près des événements et à l’agenda médiatique.

Par ses différentes saillies médiatiques, Marine Le Pen ou le FN cherche souvent à apparaître comme le meilleur défenseur des intérêts sociaux, des déshérités, des laissés-pour-compte. Mais jamais pour apporter des solutions concrètes, solidaires, progressistes aux problèmes sociaux existants. Au contraire, le FN n’a qu’un message à faire passer : il n’y a pas assez pour tout le monde dans ce pays, et il n’est pas question de résoudre le problème des inégalités sociales en (re)distribuant mieux les richesses.  Ce qu’il faut, c’est trouver une solution en excluant, a priori, une partie de la population. Ainsi en va-t-il de la réaction de Marine Le Pen à une déclaration de la ministre du Logement, Cécile Duflot, fin octobre 2012. Celle-ci avait considéré qu’une réquisition de logements vacants était possible en vue de procurer un toit à tout le monde. La présidente du FN ne veut absolument pas en entendre parler, faisant ici clairement réapparaître le fond réactionnaire. L’AFP la cite ainsi : « La présidente du FN, Marine Le Pen, s'est prononcée contre la réquisition de logements vacants pour les sans-abris et mal-logés, suggérée par la ministre du Logement Cécile Duflot, en défendant <le droit à la propriété> comme un <grand principe> républicain. » 
Pour s’attaquer au problème, aux yeux du FN, il faut bien sûr dire que c’est… la faute aux immigrés. Citons encore une fois l’AFP : « Pour Mme Le Pen, la solution à la crise du logement passe par la lutte contre l'immigration. (…). <Alors commençons par arrêter l'immigration et l'on va résoudre assez facilement le problème des logements manquants>. »

Un parti en reconstruction d’un tissu militant

A l’heure actuelle, le FN, qui avait perdu beaucoup de militants actifs depuis la scission Le Pen/Mégret (1999) et tout au long des années 2000 – tant que la question de sa survie « au-delà de Jean-Marie Le Pen » n’avait pas trouvé de solution crédible - est en pleine phase de reconstruction d’un tissu militant.

A la rentrée 2012, le parti d’extrême droite revendique 60.000 adhérents. Ce chiffre est donné par son secrétaire général, Steeve Briois, cité dans « Libération » du 21 septembre 12, mais « invérifiable » selon le quotidien.  Jean-Yves Le Gallou, idéologue d’extrême droite qui n’est plus encarté dans un parti aujourd’hui, donne le même chiffre dans « Minute » du 03 octobre 12, où il développe : « Le FN annonce en effet une base militante de 60 000 adhérents, ce qui est porteur d’espoir pour lui. » 

On sait, cependant, que ces chiffres sont souvent gonflés. A titre de comparaison, le parti d’extrême droite revendiquait officiellement 70.000 ou 75.000 adhérents avant sa scission en 1999 ; parfois aussi 100.000. Or, alors que les deux camps en présence se disputaient le nom du parti – le noyau militant autour de Bruno Mégret, formant la direction du futur MNR, voulait elle aussi garder le sigle « FN » -, les fichiers d’adhérents de l’époque durent être soumis à la justice. Cela afin de permettre aux tribunaux de déterminer qui avait la majorité des adhérents avec lui . En réalité, il y avait alors moitié moins d’adhérents, à savoir 42.000.

La même chose doit probablement être vraie aussi aujourd’hui, le nombre de membres étant gonflé dans des proportions comparables. Toujours est-il qu’il reflète une nette remontée du nombre de militants. Au moment du congrès de Bordeaux (novembre 2007), le dernier congrès du FN où Jean-Marie Le Pen fut – encore une fois – candidat à sa propre succession et qui était vide de tout enjeu, moins de 10.000 adhérents avaient participé à un vote interne préalable. Le journal « Minute » avait même parlé de 6.000 votants, et un nombre d’adhérents ne dépassant pas de beaucoup les dix mille. En janvier 2011, le FN indiqua qu’un peu plus de 22.000 adhérents avaient voté pour départager Marine Le Pen et Bruno Gollnisch, candidats à la présidence du Parti.

Une rentrée 2012 sous le signe de la femme providentielle…

Marine Le Pen a commencé sa rentrée, après plusieurs semaines d’absence personnelle pendant l’été 2012, en se proclamant carrément… chef – vraie et unique – de l’opposition. Ainsi Marine Le Pen déclara-t-elle, tout de go, au petit matin du 04 septembre 12 au micro de BFM TV et RMC : « Je suis la leader de l’opposition au système. » N’ayant pas peur d’apparaître grandiloquente. 

Une démagogie dont la tonalité est connue, mais qu’il s’agit pour la chef de file de l’extrême droite de décliner en nouvelles variantes, à chaque rentrée. Cette fois-ci en misant, notamment, sur l’usure de l’UMP après son échec aux élections présidentielle et législatives : « Voilà donc des gens qui n’ont aucune vision et qui attendent l’homme providentiel, sauf que l’homme providentiel a déjà été au pouvoir (et que) les Français l’ont remercié. » Selon elle, il s’agirait donc maintenant de se préparer plutôt à l’attente… d’une femme providentielle ?
Marine Le Pen, qui voudrait l’incarner, se met – depuis la rentrée - à espérer une annulation judiciaire de l’élection législative à Hénin-Beaumont, où elle a perdu le 17 juin dernier avec 49,9 % des voix contre le candidat du Parti Socialiste puis contesté le résultat. En cas d’une élection partielle dans cette onzième circonscription du Pas-de-Calais, et dans un contexte général de premières déceptions vis-à-vis du gouvernement PS, elle espère pouvoir cette fois-ci emporter le siège. Le Conseil constitutionnel indiquera, d’ici fin novembre 2012, s’il annulera ou pas l’élection de juin, à Hénin-Beaumont.  Le cas échéant, Marine Le Pen fera d’une pierre deux coups, et profitera d’une campagne pour la législative partielle afin de préparer aussi les élections municipales de mars 2014 dans son « fief ».

Ce n’est pas uniquement là que le parti d’extrême droite risque d’ailleurs de l’emporter en 2014, dans l’espoir de disposer de nouveaux « laboratoires » à l’échelle locale ; à l’instar des villes de Toulon, Orange, Marignane à partir de 1995 ou de Vitrolles à partir de 1997. Aujourd’hui, le parti a perdu le contrôle de toutes ces mairies (seule celle d’Orange restant gouvernée par l’extrême droite, mais le maire Jacques Bompard n’appartient plus au FN). Mais demain, il risque d’emporter un nombre bien plus important de municipalités. Même s’il s’agira a priori de villes petites et moyennes, cela lui permettra de davantage s’enraciner localement, et permettra de résoudre en grande partie le problème des 500 signatures exigées pour la candidature à l’élection présidentielle.

La liste en tête au second tour étant dotée d’une « prime » en termes de sièges supplémentaires – afin de lui garantir une majorité stable -, il suffit en théorie au FN d’être en tête parmi plusieurs listes en lice. Selon les calculs de « Médiapart », ce serait mathématiquement possible dans environ 6.000 communes, si on prend pour base le score du premier tour de l’élection présidentielle, où Marine Le Pen était placée devant François Hollande et Nicolas Sarkozy dans 5.950 municipalités. Certes, les calculs théoriques ne font pas les majorités dans les urnes, et un ou une militant-e local-e n’a pas forcément la même notoriété que la candidate du FN à l’élection présidentielle.    Néanmoins, la règle du « Ni-Ni » (ni vote pour le PS ni vote pour le FN au second tour) défendue par les deux candidats à la présidence de l’UMP, peut permettre des confrontations favorables au FN dans de nombreuses petites villes.

…et du traité d’austérité budgétaire européen

En attendant, pour préparer le terrain aux futurs succès de l’extrême droite qu’elle appelle de ses vœux, la chef du FN a misé sur l’opposition au Traité européen « sur la stabilité, la coordination et la gouvernance » (TSCG), selon sa dénomination officielle. Ce nouveau traité européen, négocié le 30 janvier et signé par 25 des 27 chefs d’Etat de l’Union européenne le 02 mars dernier, consacre la soi-disant « règle d’or », qui interdit aux pays-membres d’avoir des budgets déficitaires dans une conjoncture « normale ».  Or, comment toujours en matière de politique européenne, au « Non de gauche » - antilibéral en matière économique, défendant des impératifs sociaux et critiquant l’absence de démocratie au niveau de l’espace européen – fait face un « Non de droite et d’extrême-droite» dont les motifs sont fondamentalement différents. Un « Non » nationaliste, hostile aux règles supranationales en raison de leur niveau d’adoption en non pas de leur contenu social, hostile à tout « transfert de souveraineté », xénophobe.

La première semaine de septembre 2012, Marine Le Pen a annoncé : «Nous ferons une action de grande ampleur pour redonner la parole à ceux qui sont toujours les Français oubliés et les Français invisibles, ceux à qui on ne demande pas leur avis ».  Le FN se présentant, face au traité, comme seul rempart contre « le transfert des dernières des souverainetés qui nous restait encore » (selon Marine Le Pen).

Le vendredi 14 septembre dernier, la direction du FN présenta finalement les contours de la campagne. Présentée avec une tonalité marquée par un verbiage assez radical – le parti étant présenté comme « fer de lance de la lutte contre le coup d’Etat européen », et contre « le viol de la démocratie » -, la campagne se résume cependant à une pétition en ligne sur Internet, et à la proposition d’envoi de cartes postales à l’Elysée. Ces cartes postales portent l’inscription : « Traité européen : c’est à nous de décider ! Référendum ! » Marine Le Pen en a d’ailleurs envoyé une elle-même, symboliquement, le 09 octobre depuis le village L’Etoile, dans la Somme (puisque celui-ci avait voté « Non » à 85 %, en 2005, sur le Traité constitutionnel européen alors proposé).

La campagne ne risque, de la sorte, cependant pas de faire un très grand bruit. Au fond, c’est probablement aussi la présence d’une campagne plus visible et plus active du « Non de gauche », social et syndical - qui s’est exprimé avec plus de 50.000 manifestant-e-s dans la rue, le 30 septembre 2012 -  qui a gêné le FN. Cette mobilisation de la gauche non socialiste a aussi renvoyé en miroir à la direction du FN sa faiblesse militante persistante (pas question d’être moins nombreux dans la rue que les partisans de Mélenchon que l’on a battu dans les urnes). Puis le vote du texte intervint le 09 octobre 2012, plus tôt qu’initialement prévu par certain-e-s, puisque le Conseil constitutionnel avait déclaré que l’adoption du texte ne nécessitait pas une modification de la constitution. Son adoption était ainsi simplifiée, et la majorité simple suffisait. (Le texte sera adopté avec 477 voix pour et 70 voix contre à l’Assemblée nationale. La majorité du groupe socialiste – moins vingt députés – et les radicaux ainsi qu’une majorité de la droite classique votant pour ; alors qu’une bonne partie des écologistes, le Front de gauche, certains souverainistes de droite et les députés FN votaient contre pour des raisons bien différentes.) Le vote parlementaire prit ainsi de vitesse les opposant-e-s.

Démagogie sur le sujet de la fiscalité

Sur un autre point, l’actualité de cette rentrée a quelque peu aidé Marine Le Pen à développer son discours idéologique. Ainsi, traditionnellement, la justice fiscale est un thème plutôt compliqué pour le parti d’extrême droite. Historiquement ancré dans une ligne de tradition poujadiste et marquée par la démagogie anti-impôts, le FN a quelque peu de mal à défendre la nécessité de faire payer davantage d’impôts aux plus riches. En même temps, l’injustice flagrante qui consiste dans le fait que les hauts revenus contribuent manifestement moins  aux charges fiscales que les revenus faibles ou moyens, révolte aussi une partie de l’électorat du FN, surtout sa fraction populaire. L’affaire Bernard Arnault venait  d’offrir, dans ce contexte, une magnifique occasion à la chef du FN d’apparaître comme une combattante pour la justice fiscale… sans pour autant demander davantage de charges, soit-il pour les plus riches.

En effet, l’annonce (en septembre 2012) du patron de LVMH qu’il demandera la nationalité belge, mesure avant tout propagandiste destinée à maximiser la pression sur le gouvernement,  permet à la chef du FN de se « révolter » à peu de frais et de transporter, tout en personnalisant à l’extrême le thème de la justice fiscal, le débat sur le terrain de l’idéalisme patriotique. Elle fait ainsi disparaître l’égoïsme de classe que représente Bernard Arnault, derrière la figure de la soi-disant « trahison » individuelle à la nation.

Ainsi Marine Le Pen se déclara-t-elle « très choquée », avant tout, « que l’on puisse tenter d’obtenir une nationalité uniquement pour défendre des intérêts financiers ». Et la chef du FN de faire immédiatement le parallèle avec ces immigrés qui, selon elle, « viennent en France et cherchent à avoir la nationalité française uniquement pour des raisons pécuniaires ». Ainsi, pour elle, la boucle est bouclée et le problème n’est plus l’égoïsme social des plus riches, mais bien celui – prétendu – des immigrés… CQFD.