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Front national : Un congrès pour rien ?

mer 21/11/2007 - 01:00
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Les courants idéologiques se positionnent pour « l'après-Jean Marie Le Pen ». Des « modernistes » jusqu'aux « purs et durs », en passant par les Rouges-Bruns...

Un congrès pour rien ? Rien de décisif n'aura été arrêté, lors de ce dernier congrès du Front national (FN) qui a eu lieu les 17 et 18 novembre à Bordeaux. La foule qui s'y pressait n'était d'ailleurs pas énorme, alors que ce congrès était ouvert aux adhérents ; on parle d'environ 200 congressistes alors que la direction avait refusé de les faire compter. A l'image d'un parti en crise, même si on peut craindre que le FN puisse rebondir à l'avenir, au moment où la « machine Sarkozy » va se gripper.

La question, autant décisive qu'épineuse, de la (future) succession de Jean-Marie Le Pen à la tête du parti d'extrême droite n'aura pas été réglée, à Bordeaux. Le vieux chef, à la tête du parti depuis sa fondation en... octobre 1972, a rempilé pour un dernier mandat de « président », qui devrait durer jusque 2012. Ce refus officiel d'envisager d'ores et déjà le règlement de sa succession, alors que la question est largement ouverte et que même des vieux cadres du FN parlent du « mandat de trop » pour le vieux leader, dissimule des préparatifs en cours dans les coulisses. A l'évidence, Jean-Marie Le Pen tente de préparer sa fille Marine à prendre la relève, à un moment donné.

Celle-ci se trouve bien armée pour la succession, dans la mesure où les positions dans l'appareil font l'objet d'un rééquilibrage en sa faveur. Jusqu'ici, Marine Le Pen avait été assez populaire auprès des sympathisants et des adhérents « simples » du FN, mais nettement moins auprès des vieux militants, activistes et cadres du parti. Au congrès du parti à Strasbourg, fin mars et début avril 1997, elle n'était arrivée qu'en 34e position pour l'élection du Comité central, et son père avait dû la « repêcher » in extremis en la faisant entrer dans les instances de direction sur son « contingent personnel » (les membres qu'il choisit).

Rien de tel lors de ce dernier congrès, à Bordeaux. Alors qu'un sondage publié juste avant le congrès montrait qu'elle était la plus populaire des dirigeants du FN (hors Jean-Marie Le Pen) pour 81 % des sympathisants interrogés, elle obtient 75 % des voix aux élections internes pour les organes dirigeants. Il faut dire que cette fois-ci, ce n'étaient plus les cadres intermédiaires du parti (choisis comme délégués au congrès) qui avaient voté pour l'élection du Comité central, mais les adhérents du FN. Cependant Marine Le Pen finit bonne deuxième, derrière son futur rival Bruno Gollnisch qui obtient 85 % des voix. Cela montre qu'il subsiste toujours un décalage entre les sympathisants, parmi lesquels « la fille Le Pen » semble la plus populaire, les adhérents encartés qui se trouvent au milieu, et les cadres ou militants les plus actifs du parti qui adhèrent moins à ses projets.

Au vu des problèmes de santé de Bruno Gollnisch, qui a subi une lourde opération cardiaque en août 2007, mais aussi des rôles institutionnels respectifs taillés pour les deux dirigeants, Marine Le Pen part cependant toujours (légèrement) favorite dans la course à la succession de son père. En effet, elle hérite d'une vice-présidence chargée de quasiment toute la vie interne du parti (propagande, formation, adhésions, élections...) alors que Bruno Gollnisch devient désormais vice-président chargé de « l'international ». Cela promettait d'être un beau rôle, tant que Gollnisch était à la tête d'un groupe d'extrême droite au Parlement européen, composé d'ultranationalistes et de racistes issus de différents pays de l'Union européenne. Or, ce groupe a récemment explosé, tiraillé entre le chauvinisme des uns et des autres, et a dû déclarer sa dissolution le 14 novembre dernier. La place institutionnelle de Bruno Gollnisch dans le parti risquait ainsi de s'apparenter à une coquille vide. Suite à une séance interne où il avait quelque peu tapé du poing sur la table, Gollnisch a réussi à obtenir que l'élaboration du programme soit ajoutée à ses compétences. Néanmoins, ce n'est pas lui (comme auparavant, en tant que « délégué général » dont le titre et la fonction sont supprimés du nouvel organigramme, au nom des économies nécessaires dans le train de vie du parti) qui tient l'appareil désormais - c'est bien Marine Le Pen.

Ce paysage institutionnel, alors que le parti envisage d' affronter la question de la succession de Jean-Marie Le Pen au plus tard en 2010, cache cependant l'essentiel : la question des positionnements politico-idéologiques. Certains médias ont l'habitude de présenter la donne, sur ce plan, en opposant les « modernistes » qui seraient regroupés autour de Marine Le Pen et son bras droit Louis Aliot, aux « traditionnels » (ou « durs ») qui soutiendraient plutôt Bruno Gollnisch. En réalité, les choses sont plus compliquées, et il existe au moins trois pôles politico-idéologiques.

MARINE ...

D'abord, en effet, l'entourage de Marine Le Pen regroupe ceux et celles qui souhaitent effectuer un lissage (partiel) de l'image du parti. N'hésitant pas à battre le tambour de la propagande raciste anti-immigrés « quand il le faut », Marine Le Pen et les siens souhaitent néanmoins lâcher du lest idéologique sur d'autres plans. Ainsi Louis Aliot s'est-il prononcé, au début de l'été, pour la dissolution des vieux courants idéologiques (aussi appelés « familles » ou « sensibilités ») hérités de l'histoire de l'extrême droite dans notre pays : monarchistes, nationalistes-révolutionnaires,catholiques-intégristes.. Selon lui, le bagage idéologique du FN devrait se recentrer sur quelques points essentiels, partagés par tous les membres de base, alors que jusqu'ici les cadres se partagent entre ces différentes « familles » idéologiques. Marine Le Pen a aussi favorisé une certaine modernisation de l'image du FN sur des points comme le rôle des femmes ou l'avortement (n'étant pas elle-même pour la pénalisation de l'IVG, comme c'est le cas notamment des catholiques-intégristes, mais pour une politique nataliste favorisant les naissances dans les familles « de souche » pour contrecarrer « la démographie des immigrés »). Elle essaye de présenter une image convenable aux médias ainsi que dans les milieux économiques qu'elle fréquente (ayant par exemple été invitée par l'école de commerce HEC à soutenir un débat avec des étudiants, il y a quelques années).

SORAL, DIEUDONNE ..

Un autre pôle, qui avait été temporairement soutenu dans un passé récent par Marine Le Pen dans un souci tactique (diminuer le poids de l'accusation de racisme, qui pèse sur le FN dans l'opinion publique), est constitué par les « Rouges-Bruns ». Ces derniers sont, aujourd'hui, notamment regroupés autour de l'écrivain Alain Soral. Ce dernier, qui est un ancien proche du Parti Communiste (à qui il a tourné le dos en 1993), fait partie d'une frange de la société déçue par la gauche, qu'il accuse d'être trop proche des minorités et des immigrés et d'avoir abandonné « le peuple ». Pour expliquer la diminition du rôle social du PC notamment dans les banlieues parisiennes, Alain Soral avait publiquement soutenu, dans les années 1990, une explication à connotation raciste, selon laquelle les populations immigrées auraient « supplanté » l'ancienne classe ouvrière dans l'ancienne « ceinture rouge » autour de Paris, ce qui expliquerait le déclin social de cette dernière. Explication à l'évidence fausse : la classe ouvrière dans ces anciennes banlieues industrielles a toujours été composée de toutes les origines nationales, et ce qui explique son déclin relatif n'est point l'immigration (phénomène très ancien) mais la désindustrialisation et la montée du chômage massif.

Néanmoins, Alain Soral, qui a intégré l'équipe de campagne électorale de Jean-Marie Le Pen en février 2007, a plutôt suggéré une stratégie « intégrationniste » au FN. Ce dernier devait, selon lui, plutôt gommer l'aspect raciste de son apparition publique, afin de prôner plutôt un « nouvel axe de rassemblement de tous les rebelles ». Alain Soral, qui est l'artisan du rapprochement entre Dieudonné (son ami personnel) et Jean-Marie Le Pen, proposait au FN de se présenter aussi comme défenseur des « Français d'origine immigrée » (à l'exclusion « seulement » de ceux qui n'ont pas de passeport français, ou des nouveaux migrants). Ceci dans un but précis : il fallait selon lui s'adresser aux Français issus de l'immigration afin de les intégrer dans une « identité nationale » qui serait, sinon, menacée de désagrégation sous le poids du « mondialisme ». Par ailleurs, Alain Soral était convaincu qu'avec un profil « rebelle », gommant les aspects les plus réactionnaires et racistes du programme du FN, le parti d'extrême droite pouvait attirer à lui un « vote révolutionnaire », un climat de colère sociale existant notamment dans les banlieues. Enfin, Soral et son entourage pensaient qu'il était possible d'utiliser un discours plus ou moins ouvertement antisémite (à l'instar de celui de Dieudonné) afin d'attiser les préjugés chez les minorités désavantagées, en faisant vibrer la corde sensible de la « concurrence victimaire » entre les descendants de populations colonisées ou réduites à l'esclavage, et la descendance des victimes de la Shoah, présentées comme des « victimes privilégiés ». L'antisémitisme jouait ainsi le rôle de pont entre racistes « de souche » et minorités.

C'est notamment Alain Soral qui avait suggéré à Jean-Marie Le Pen sa fameuse visite à Argenteuil, où Nicolas Sarkozy avait renoncé à se rendre par peur de se faire chahuter, 15 jours avant le premier tour de l'élection présidentielle. Jean-Marie Le Pen s'y était fait photographier entouré d'habitants souvent « d'origine immigrée ».

Aujourd'hui, cette stratégie est largement décriée au sein du FN, et de nombreux cadres l'ont rendue responsable de l'échec électoral car elle aurait conduit à « l'abandon des français de souche » et désorienté l'électorat classique du FN. Il est d'ailleurs effectivement possible que la multiplication de tels signes par la direction du FN, dans les 6 mois qui avaient précédé l'élection présidentielle, à commencer par la visite de Le Pen à Valmy (pour récupérer un symbole républicain auquel l'extrême droite avait longtemps été hostile) en septembre 2006, ait facilité la reconversion d'une partie de l'électorat tradtionnel du FN au sarkozysme. Cette stratégie électorale aura notamment désorienté les électeurs FN qui étaient historiquement venus de la droite classique ou des couches moyennes.

Néanmoins, même si Alain Soral et surtout Dieudonné ont servi de souffre-douleurs de la défaite électorale à de nombreux cadres du FN (et si le racisme anti-immigrés a, depuis, retrouvé une « bonne place » dans l'argumentaire public du FN), les ponts ne sont pas totalement rompus. Ainsi Jean-Marie Le Pen s'est-il rendu personnellement, le 9 septembre 2007, à l'université d'été d'« Egalité et Réconciliation », club lancé par Alain Soral en juin dernier. On y croisait aussi Dieudonné, le « nationaliste-révolutionnaire » Christian Bouchet ou encore Pierre Guillaume, le responsable de la revue négationniste « La Vieille Taupe ». Jean-Marie Le Pen y expliqua que des « clubs de réflexion », à l'instar de celui d'Alain Soral, pouvaient favoriser la production intellectuelle et « prendre des libertés qui ne sont pas envisageables dans le cadre étroit des partis politiques ». Le journal du FN, ‘National Hebdo' a assuré une large couverture à ce déplacement. Et Jean Marie Le Pen a « repêché » Soral pour l'élection au nouveau Comité Central...

En revanche, Marine Le Pen, qui s'était appuyée (pendant la campagne) sur ce pôle politico-idéologique car il semblait lui permettre de contrer l'accusation de racisme, l'a abandonné depuis. En effet, les relents antisémites d'un Dieudonné, notamment, ne semblent guère compatibles avec la quête de« respectabilité » républicaine.

VIAL ET SA SYNTHESE

Opposés à la fois aux « dérives gauchistes » des Rouges-Bruns et à la quête de « modernisme » des proches de Marine Le Pen, les « purs et durs » de l'extrême droite et défenseurs d'un racisme classique et non dissimulé, se regroupent à leur tour. La revue « Synthèse nationale » qui, comme son nom l'indique, cherche à rassembler les différentes « sensibilités » a ainsi pu rassembler un panel significatif d'intervenants le 27 octobre dernier à Paris. On pouvait y trouver à la fois le « racialiste » néo-païen Pierre Vial, le catholique-intégriste Bernard Antony (excusé mais dont une longue contribution écrite a été lue à la tribune), le régionaliste alsacien d'extrême droite Robert Spieler, ou encore des représentants du parti flamand nationaliste et raciste « Vlaams Belang ». Le MNR mégrétiste y était représenté par son secrétaire général, Nicole Bay, alors que pour le FN, le cadre Jean-François Touzé assistait à ce rassemblement. On y raillait la « capitulation devant l'immigration-invasion et l'islamisation de l'Europe » qui serait à la fois celle des modernistes, et celle des Rouges-Bruns. C'est d'ailleurs le « racialiste » paganiste , néo-païen Pierre Vial (orginaire du GRECE, ex-FN, ex-MNR) qui proposa aux présents une synthèse, en se référant. à la reine espagnole Isabelle la Catholique !. Non par sympathie pour le catholicisme, mais bien parce que cette dernière avait contribué à chasser à la fois les Arabes et les Juifs d'Espagne, en 1492..

TOUZE ET GOLLNISCH

Jean-François Touzé s'est d'ailleurs présenté comme un candidat potentiel à la succession du chef du Front national, à l'instar de Carl Lang, les deux cadres étant sortis du bois au début de l'automne 2007. Notamment au cas où Bruno Gollnisch ne saurait (pour des raisons de santé p.ex.) défier Marine Le Pen dans la course pour la présidence du parti, ces deux cadres mèneront la bataille pour la sauvegarde de « l'essence du programme ». Jean-François Touzé présente, en même temps, l'originalité de se prononcer pour une réunification avec les mégrétistes (dont le parti, le MNR, est né de la scission du FN fin 1998/début 1999), afin de récupérer des militants et des cadres et de reconstruire un parti composé d'une base active. Ce qui n'est pas tellement le cas aujourd'hui, le FN existant aujourd'hui surtout à travers les élections. Ce projet est peut-être le plus dangereux à long terme, même si d'autres risques pour l'avenir sont inhérents au projet de Marine Le Pen notamment le danger de voir le FN participer un jour à une alliance gouvernementale. A court terme, la droite UMP n'en a point besoin et n'enverra aucun signe dans cette direction. Mais les temps peuvent changer .