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Bloc identitaire : activisme ou radicalité ? - 1ere partie -

lun 16/11/2009 - 11:24
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L’organisation d’extrême droite a été nouvellement transformée en parti politique. Concurrent «plus radical» du FN - ou nouvel allié de la droite (bourgeoise) dure ? En tout cas, la nouvelle formation «brille» par son activisme dangereux..

«Nous sommes plus proches de la Ligue du Nord (italienne) que du Front national (français)», tel a été le positionnement politico-idéologique de l’orateur principal, à la tribune d’une réunion d’extrême droite, en France. La raison pour une telle préférence est, que le nationalisme classique (ayant pour cadre l’Etat-nation, à l’instar du FN) serait dépassé et que l’Europe «blanche» devrait se réunir. L’orateur ajoutera même que «le nationalisme a été une catastrophe pour les peuples européens.» Non pas pour des motivations pacifistes, loin de là, mais parce que les guerres fratricides auraient affaibli la race blanche, (néanmoins, l’orateur s’attirera, quelques jours plus tard, les foudres d’un des idéologues de l’extrême droite : Pierre Vial, idéologue «racialiste» très proche du nazisme historique, expliquera début novembre sur le site «Doctrine nationaliste» que la phrase sur le nationalisme, catastrophique pour l’Europe, était un véritable scandale à ses yeux.)

L’orateur cité est Fabrice Robert, principal dirigeant du «Bloc identitaire», qui avait réuni ses troupes en «convention» le week-end des 17 et 18 octobre derniers à Orange. Lui succédera à la tribune, Richard Roudier, animateur d’une fantomatique «Ligue du midi» mais surtout chef du «Comité de secours pour les prisonniers européens», comité dont l’activité consiste à venir en aide aux détenus, condamnés pour des crimes ou délits racistes.

Le courant dit des «Identitaires» a pu se réunir à Orange, avec l’appui explicite de la municipalité. Le maire, Jacques Bompard, bien qu’il ait annoncé (pour se défendre des critiques) qu’il ne serait «pas à la tribune» de ce meeting, en avait défendu bec et ongles la tenue dans « sa » municipalité. Ancien membre du FN depuis l’année de sa fondation (1972), Jacques Bompard a quitté ce parti en novembre 2005 pour rallier le MPF («Mouvement de la France») de Philippe de Villiers. Cependant, à l’heure où le MPF s’est rapproché à grands pas de l’UMP,  les deux partis siégeant dans un «Comité de liaison» commun depuis l’été 2009, Bompard se dit plutôt mécontent de sa ligne, pas assez dure à ses yeux. L’homme reste bel et bien d’extrême droite, alors que le MPF ne l’a pas exclu à l’heure actuelle, malgré ce que des commentateurs ont pu appeler «le grand écart de l’UMP jusqu’aux Identitaires».

Petit historique du courant

Les «Identitaires» ont vu le jour en 2002, au lendemain de l’interdiction et dissolution de l’ancien regroupement «Unité Radicale» (UR). Celle-ci avait été dissoute par le gouvernement le 6 août 2002, suite à l’attentat commis par l’un de ses militants – Maxime Brunerie – contre le président de la République, Jacques Chirac, le 14 juillet de la même année. (Brunerie vient d’ailleurs d’être libéré de prison après sept années de détention, mais aurait renoncé à ses idées antérieures.)

UR, née en 1998, regroupait des fascistes de différentes tendances : venant du groupuscule étudiant ultra-violent GUD (Groupe Union-Défense) dont le fief était Paris-Assas ; des rangs des «nationalistes-révolutionnaires» ou «nationaux-bolcheviques» comme Christian Bouchet ; certains aussi du FNJ (organisation de jeunesse du FN)… Le but affiché était alors «de permettre l’expression de ceux qui risquent d’être déçus par la modération nécessaire du mouvement national», autrement dit : qui trouveraient le FN «trop mou» (en raison de sa stratégie essentiellement électorale). Il s’agissait, d’ailleurs, à l’époque, bien plus d’affirmer une complémentarité qu’une concurrence réelle avec ce parti. Après la scission du FN en 1998/99, UR suivra cependant plutôt les «dissidents» autour de Bruno Mégret que le «canal historique» autour de Jean-Marie Le Pen.

L’affaiblissement puis l’échec définitif (visible depuis 2002) du MNR a conduit Unité Radicale à s’affirmer davantage. Dès avant son interdiction, certains de ses militants utilisaient d’ailleurs le qualificatif d’«identitaire» pour s’auto-désigner tout en se démarquant du «national» affiché, parmi d’autres, par le FN. La différence réside d’un côté dans une ouverture plus forte à la dimension européenne, de l’autre côté, le profil «identitaire» se veut plus radical que celui des purs nationalistes ; ainsi, disent-ils, un immigré africain «peut bien acquérir la nationalité française et il sera ainsi considéré comme un Français, mais il ne sera jamais ni Alsacien, ni Breton, ni Basque». L’identité revendiquée, construite sur le système des poupées russes en imbriquant des dimensions régionale, nationale et européenne, est finalement avant tout un concept «racial» : elle ne s’acquiert pas, elle s’hérite par le sang.

Ainsi, le 12 juin 2002, après la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, des militants d’extrême droite perturbèrent un meeting anti FN tenu à Nice aux cris de «Nice, Liberté, Identité !». Fabrice Robert, alors militant d’UR (et, à l’époque, en même temps membre du Conseil national du MNR après avoir transité par le FN dont il avait été conseiller municipal), revendiqua l’action au nom de «militants identitaires». Peu de temps après l’interdiction et dissolution d’UR, sont nés d’abord - en septembre 2002 – les «Jeunesses identitaires». L’organisation de jeunesse fit figure de ballon d’essai. Comme elle n’était pas frappée par la répression, à son tour, le «Bloc identitaire» (en tant que nouveau groupe intergénérationnel) commença à se mettre en place. Dès l’hiver 2002/2003, le nouveau mouvement fit parler de lui par des actions spectaculaires, attaquant par exemple, à Saint-Denis, le curé de la Basilique (Bernard Berger) engagé dans le soutien aux sans-papiers. Cette action avait été revendiquée sous le nom d’«Unité amicale». Un membre du commando (Hervé Lallin, ancien militant d’ultra-gauche ayant sombré dans l’antisémitisme) sera condamné, plus tard, à quatre mois de prison avec sursis. Un autre membre du même commando, Florian Scheckler, membre des «Jeunesses identitaires», sera arrêté en février 2003 à son domicile : il avait projeté de  faire sauter une mosquée à Paris… Un arsenal d’armes sera découvert chez lui.

Nouveau parti politique, et candidature avec la « Ligue du Sud »

Les «Identitaires» viennent d’annoncer, lors de leur meeting à Orange, leur intention de se transformer en parti politique. Ainsi désormais, ils se posent ouvertement en concurrent du FN ; ils comptent bien profiter de l’affaiblissement de ce dernier. A l’avenir, les «Identitaires» pourront, une fois constitué en parti politique, bénéficier de financements publics. Ceci en raison de la défiscalisation de dons qui leur sera faite mais également d’une subvention étatique en fonction d’éventuels résultats électoraux.

Leur «Convention» aurait accueilli, selon des chiffres du «Dauphiné Libéré», repris par Novopress, agence de presse des «Identitaires», 620 participants. Certaines sources indiquent cependant que ce chiffre a pu être gonflé. Parmi ces participants, se trouvaient des invités de pays européens, notamment le Vlaams Belang flamand et le FPOe autrichien. L’ «Union du centre» (UDC) suisse, qui porte mal son nom, était également représentée par son député Dominique Baettig qui siége pour  le canton du Jura suisse au parlement fédéral à Berne. L’UDC nettement plus forte en Suisse germanophone que dans sa partie francophone (malgré un gros score pour la droite populiste en octobre dernier à Genève), est le parti de droite populiste et raciste aux plus forts résultats électoraux dans toute l’Europe. Ces dernières années, elle a obtenu jusqu’à 29 % des voix, au plan fédéral. Cependant, son député, Dominique Baettig, déplorant «trop de dérapages verbaux», a quitté le meeting d’Orange avant son terme.

Le «Bloc identitaire» projette de se présenter aux élections régionales des 14 et 21 mars 2010, surtout dans la région PACA. Plus précisément, il a l’intention de présenter des candidats – notamment à Nice, où sa section «Nissa Rebela» est extrêmement active – sur une liste commune avec d’autres forces d’extrême droite. Cette liste, en cours d’élaboration, a pour nom «Ligue du Sud», sous la direction du maire d’Orange : Jacques Bompard. (A Nice, un candidat des «Identitaires» sous l’étiquette de «Nissa Rebela» a pu obtenir lors d’une élection cantonale partielle en septembre dernier 7,7 % des voix). Le nom du nouveau regroupement fait allusion, à l’évidence, au parti régionaliste raciste d’Italie : la Ligue du Nord. (Parallèlement, des militants «identitaires» conduits par Richard Roudier avaient, jusqu’ici, entretenue une «Ligue du midi»)

Seul problème : la nouvelle alliance n’a pas encore décollé dans les sondages pré-électoraux. Ceux-ci la voient pour l’instant scotchée à 1 % des intentions de vote ; alors que la liste du FN en PACA,  conduite par Jean-Marie Le Pen, en personne, se voit accorder 12 % des voix. Ceci peut être encore dû à une absence de notoriété de la liste et/ou de ses candidats. Or, à quatre mois des élections régionales, il semble tout de même improbable qu’elle puisse encore passer devant la liste du FN (alors que localement, à Nice, les «Identitaires» ont pu parfois rivaliser avec le FN, voire même le dépasser).

Les partisans de Jacques Bompard et les «Identitaires» ne se laissent visiblement pas perturber par ces difficultés. En même temps, leurs adversaires au sein de l’extrême droite, surtout le FN, leur reprochent d’agir en sous-marins de l’UMP, voire d’être payés par elle pour tenter leur aventure électorale. Le but principal de l’opération consisterait à arriver à abaisser le score du FN sous la barre des 10 % (seuil requis pour entrer au Conseil régional). Leurs reproches se nourrissent aussi du fait que Renaud Muselier, un cadre de l’UMP dans la région et maire adjoint de Marseille, avait qualifié, dans « Le Figaro » du 1er octobre, la présence d’une telle deuxième liste d’extrême droite – se plaçant en rivale à celle du FN – de «divine surprise».

Rien ne peut être exclu. Cependant, il y a une autre donnée : il faut bien comprendre qu’à l’heure actuelle, surtout en matière internationale, les positions affichées par les «Identitaires», et certains de leurs alliés, semblent bien plus «digérables» pour la droite classique que celles actuellement adoptées par le noyau dur de la direction du FN. En effet, les premiers se veulent pro-européens (mais dans le but précis de réaliser une Europe «de la race blanche») et plutôt pro-occidentaux en matière de conflits internationaux. Jean-Marie Le Pen, lui, a rompu avec l’ «atlantisme» et le pro-américanisme depuis sa prise de position pour Saddam Hussein et contre les Etats-Unis, lors de la crise irako-koweïtienne en 1990 (se trouvant alors en porte-à-faux avec la majorité de l’électorat du FN).

Divergences

Une partie des dirigeants du FN, sous l’influence d’intellectuels venus de la «Nouvelle Droite», ont cru qu’avec la fin de la Guerre froide, l’anticommunisme comme principe directeur d’un positionnement international était dépassé. A sa place, ils mettaient, à partir des années 1990, la prise de distance avec la domination américaine, la «mondialisation» économique et les variantes libérales du capitalisme. Ce faisant, ils voulaient se poser en alliés des nouveaux (ou anciens) nationalismes se réveillant en Europe de l’Est après la chute du mur, mais aussi sur d’autres continents. Quelquefois même l’islam politique radical a été salué par eux comme un «réveil des identités», salutaire dans la mesure où il pousserait au départ des populations musulmanes immigrées en Europe, afin de «reconstruire leur identité culturelle». Jean-Marie Le Pen a ainsi rencontré Necmettin Erbakan, leader islamiste turc et éphémère Premier ministre de son pays, en août 1997, sur le bord de la mer Egée. Plus récemment, en 2009, il a plusieurs fois salué le régime iranien comme conduisant une politique de «nation indépendante» (… la peine de mort largement pratiquée en Iran et le négationnisme du régime vis-à-vis de la Shoah ne devant pas trop le gêner).

Bien que cette conception soit à proprement parler «identitaire» sur le plan idéologique, elle est actuellement plutôt rejetée par le «Bloc identitaire», et de façon encore plus claire par ses alliés. Pour eux, l’islam constitue tout simplement l’ennemi principal, un «danger pour l’Europe» qui serait menacée d’ «invasion». Leurs partisans s’insurgent contre les propos tenus sur l’Iran par Jean-Marie Le Pen dans une interview donnée au «Centre Zahra» (une secte chiite basée en France, proche de Dieudonné et ses alliés antisémites) en janvier 2009, puis dans une interview au journal «nationaliste-révolutionnaire» proche d’Alain Soral, «Flash», en septembre de cette année. Dans cet entretien, Le Pen met même un peu d’eau dans le vin de l’agitation contre les immigrés musulmans présents en France. A ses yeux, les vieilles antiennes sécuritaires et anti-immigrés classiques semblent avoir quelque peu perdu de leur intérêt : sur ce terrain, il est difficile de se démarquer d’une droite classique qui s’affirme plus décomplexée que jamais sous Sarkozy, Hortefeux et Besson. Ceux parmi les courants de l’extrême droite qui sont sensibles à ces questions, selon le calcul de Le Pen, rallieront de toute façon tôt ou tard le sarkozysme. Ainsi, selon lui, il faut davantage miser sur une conception spécifiquement nationaliste (dans une optique d’opposition), se démarquant de la domination américaine et libérale ainsi que du «mondialisme».

Pour les «Identitaires» et d’autres courants – qui, dans ce contexte, se rapprochent plutôt d’eux -, cela fait de Le Pen un traître en puissance. Ce dernier les considère, à leur tour, comme une force supplétive de la droite bourgeoise, conservatrice et libérale ; appelée à jouer un rôle comparable à celui des anciens du groupe «Occident». Ce courant, né dans les années 1960, avait versé dans l’activisme violent pour soutenir l’effort de guerre colonial et favoriser la victoire militaire contre les mouvements de libération nationale (et contre «le communisme»). Or, à partir de 1974 environ, ses membres ont été recrutés par la droite classique – notamment par les partisans de Valéry Giscard d’Estaing -, puis certains cadres ont été intégrés dont les appareils politiques traditionnels : Alain Madelin, Gérard Longuet, Patrick Dévedjian… La plupart d’entre eux ont fini libéraux ou ultra-libéraux. Cette mouvance-là, à la différence du FN naissant à peu près à la même époque, n’avait jamais essayé d’exploiter la «question sociale», de construire un parti ou mouvement de masse «autonome» (par rapport à la droite et à l’ordre établi) en surfant sur la démagogie et le mécontentement sociaux. Aux yeux de Jean-Marie Le Pen, ses nouveaux détracteurs au sein de l’extrême droite sont probablement en train de répéter l'histoire.

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