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La rentrée 2013 de l’extrême droite française

ven 11/10/2013 - 19:02
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Presque 49 % des voix exprimées à Brignoles, dans le Var, au profit de l’extrême droite : ce résultat sonne - une fois de plus - comme un signal d’alerte. Bien sûr, il doit être relativisé et mis en contexte : la participation à ce premier tour d’une élection cantonale, dimanche 06 octobre, a été faible (deux tiers d’abstention). En nombre absolu de voix, l’extrême droite ne progresse guère. Toujours est-il que le risque est fort que cette élection cantonale partielle (re)donne au Front national son unique siège de conseiller général, sous les conditions du mode de scrutin majoritaire : l’élection est donc hautement symbolique. D’autant plus que le scrutin a été annulé deux fois, et a donc lieu pour la troisième fois consécutive. Le FN avait gagné de justesse ce siège, en 2011, avec cinq voix d’avance… puis l’avait perdu, suite à une première annulation, de justesse avec treize voix d’écart, en 2012.

Rivalités à l’extrême droite

Notons, par ailleurs, que l’extrême droite connaît une légère division dans ce scrutin. Si le candidat du FN, Laurent Lopez, réunit 40,4 % des voix sur son nom, un autre candidat d’extrême droite obtient à son tour 9,1 % au premier tour. Il s’agit de Jean-Paul Dispard, ayant été le candidat FN élu (provisoirement) en 2011 sur le siège de conseiller général. A la suite, il fut écarté parce que son profil apparaissait comme « trop dur » et pas assez « dédiabolisé » aux yeux de la direction du parti. Mécontent de son éviction, il s’est présenté sous les couleurs d’un autre parti d’extrême droite, le PdF (« Parti de la France »), fondé début 2009 par l’ex-secrétaire général du FN, Carl Lang. Aux yeux de ce dernier, le FN était en train de devenir trop modéré, avec l’ascension de Marine Le Pen…

Normalement, les résultats électoraux de ce parti groupusculaire sont microscopiques. Si, en l’espèce, son score moins ridicule est surtout dû à des facteurs locaux (la notoriété de son candidat), il permet aussi de tirer un enseignement : le FN n’est pas durablement assuré de demeurer la seule force capable d’occuper le champ d’extrême droite. Au cas où il entrerait en turbulences politiques, suite à des conflits (sur le programme ou sur les personnes) où parce que certains courants trouveraient qu’il fait « trop dans la modération du discours », d’autres forces pourraient grignoter une partie de son espace électoral. On a déjà vu, dans la période récente, des partis importants d’extrême droite se scinder en deux ; comme avec la scission entre FPOe et BZOe en Autriche depuis 2005 (le second voulait être « plus modéré », mais semble définitivement marginalisé depuis les législatives autrichiennes du 29 septembre dernier). Parfois aussi des forces d’extrême droite ont pu supplanter d’autres, comme en Grèce, où le parti néonazi violent « Aube Dorée » a pu occuper en 2012/3 l’espace auparavant tenu par un parti d’extrême droite plus traditionnel et plus « électoraliste », le LAOS.

Depuis la séquence de la mobilisation massive contre le « Mariage pour tous », où plusieurs groupes et groupuscules d’extrême droite ont concurrencé le FN et l’UMP également présents dans le mouvement, le Front national devrait donc être conscient du risque que d’autres forces peuvent monter en puissance à ses marges. Temporairement, cela arrange d’ailleurs plutôt la direction du FN, puisque la violence est plutôt associée par l’opinion publique à des « groupuscules », alors que le FN s’en lave les mains. Mais la division du travail pourrait, à l’occasion, se transformer en concurrence électorale ou rivalité politique. Précisons, par ailleurs, que le candidat Jean-Paul Dispard a appelé, à Brignoles, à voter UMP au second tour, contre son parti d’origine. Cette décision relève cependant moins d’une stratégie politique élaborée, que d’une volonté de se « venger » de son ancien parti…

Droite et extrême droite : nouvelles passerelles

En même temps, on constate à plus grande échelle une perméabilité de plus en plus forte entre l’extrême droite et la droite « classique ». De nouvelles digues ont sauté, à ce propos, avec les récents propos de François Fillon, tenus le 08 septembre, confirmés par lui le 13 septembre, puis à nouveau le 29 septembre. Ayant une première fois affirmé qu’entre un candidat PS et un candidat FN, il allait finalement choisir « le moins sectaire » - donc le plus ouvert vis-à-vis de l’UMP, ce qui signifiera souvent : opter pour le FN -, François Fillon a ensuite précisé qu’il entendait « réunir deux citoyens sur trois » dans un rassemblement politique, qui ne distinguerait plus entre « peuple de gauche, peuple de droite et peuple d’extrême droite » (le 29 septembre à Saint-Just-Saint-Rambert).

Cette offensive politique a une nouvelle qualité : jusqu’ici, l’UMP affichait une radicalisation idéologique certaine  – depuis la création d’un « ministère de l’identité nationale » en 2007 sous Nicolas Sarkozy, puis la campagne de 2011/12 -, mais elle apparaissait officiellement comme divisée entre « plus radicaux » et « plus modérés ». Or, François Fillon était clairement rangé parmi les représentants du second courant. Il a ainsi brisé des classements politiques apparents. Ainsi se trouve affirmée l’idée d’une possible alliance électorale avec l’extrême droite au cœur même de la « droite classique », et non seulement sur ses marges les plus droitières.

Ce positionnement tactique, lié à la volonté de l'ancien Premier Ministre de Nicolas Sarkozy de défier ce dernier dans la course à la présidentielle de 2017, s'explique par la radicalisation idéologique de l'électorat de droite que nous avons déjà analysé dans de précédents articles. Mais, à son tour, il ne peut que contribuer à accentuer cette radicalisation. De plus, au sein de la direction de l'UMP, ce tournant tactique conforte les tenants de la ligne Buisson, arrivés en tête lors du vote des adhérents en novembre 2012, qui vise au rassemblement de toutes les droites. Ainsi Guillaume Peltier s'est félicité du tournant de Fillon. Cependant, la messe n'est pas dite à ce niveau : Copé a aussitôt pris position  contre Fillon, faisant maintenant apparaître le « ni-ni » comme une position « raisonnable » ; la droite ‘humaniste’ (Raffarin) a condamné le tournant tactique de Fillon dont les plus proches lieutenants (Pécresse, Baroin) restent troublés par ce tournant ! Enfin, il semble bien que Juppé, « le meilleur d'entre nous » (Chirac) n'est pas abandonné toute ambition sur la base d'une ligne chiraquienne hostile à toute alliance avec le FN, sans parler du silence assourdissant de Sarkozy lui-même ! Ce que l'on doit retenir de tout cela c'est que la droite connaît un approfondissement de sa crise née de  l'échec de Sarkozy à la Présidentielle de 2012 ; cette crise est profonde car elle concerne le leadership, l'orientation politique et les référents idéologiques et elle est accentuée par la pression du Front National qui s'exerce via les sondages et, plus grave, les élections partielles qui se suivent depuis l'été 2012.  En même temps, des alliances pas toujours déclarées se nouent à l’approche des élections municipales de mars 2014. Dans un certain nombre de départements, et au premier chef dans le Vaucluse, UMP et FN s’apprêtent ainsi à se départager (de fait) les communes, mettant leur principal effort respectivement sur certaines municipalités tout en omettant de faire vraiment campagne dans d’autres. Surtout si ces dernières sont « promises » à l’autre partie, dans une sorte de deal non officialisé entre UMP et FN. Le « Canard enchaîné » du 02 octobre 13 a dressé un tableau de situations locales qui relèvent d’une telle répartition des mairies.

Elections municipales : Le FN avance (parfois) masqué

Le FN cherche à faire de ces prochaines élections municipales un tremplin pour son avancée. Début octobre, le parti avait déjà désigné 700 têtes de liste pour des villes grandes et moyennes. Parfois, on trouve des profils « atypiques », ou inattendus à l’extrême droite. Non seulement des candidat-e-s parfois très jeunes (à Strasbourg, la numéro deux de la liste, Julia Abraham, est âgée de 21 ans), mais aussi des personnes affichant leur homosexualité – comme sur la liste parisienne -, ou encore des François d’origine congolaise ou togolaise ou maghrébine (dont une tête de liste dans l’Isère). Dans la mesure où le FN est à peu près sûr qu’il aura la plupart des électeurs adhérant à un discours anti-immigrés ou raciste « dur » avec lui, puisqu’ils ne se reconnaîtront guère dans un autre parti, il tente d’élargir son électorat au-delà de ce « socle » tout en le gardant.

Il s’agit de donner une image « nouvelle » du FN, s’adressant aussi à des Français d’origine immigrée, qui peuvent éventuellement être tentés de croire qu’ils peuvent ainsi démontrer leur « intégration »… à l’extrême. Ceci tout en fédérant tous les sentiments hostiles, soit-ce de façon provisoire, contre un ennemi principal : musulman, ou officiellement « islamiste ». Mais aussi, accessoirement, Rom : se croyant peut-être drôle, Marine Le Pen a ainsi moqué, le 07 octobre, les grands partis – UMP et PS – sous le titre commun « ROM », qui signifierait selon elle « Rassemblement des organisations mondialistes »…

C’est dans ce même contexte qu’il faut placer la tentative de Marine Le Pen de faire disparaître, voire interdire, le qualificatif d’« extrême droite » du discours public sur son parti. Elle l’avait annoncé publiquement le 02 octobre dernier. Quelques jours plus tard, elle a fait savoir le 07 octobre qu’elle allait porter plainte contre « Le Nouvel Observateur », pour avoir qualifié son parti d’extrême droite… avant de démentir le soir même toute intention de cet ordre. Or, la volonté d’intimider les journalistes évoquant la nature politique de son parti, les menaçant de recourir aux tribunaux et leur intimant de ne plus dire que le FN était d’extrême droite, n’est pas du tout nouvelle : en 1995-96, Jean-Marie Le Pen avait fait une campagne tout à fait similaire, obtenant d’ailleurs (par des décisions en première instance) que des « droits de réponse » soient insérés dans des journaux comme « Libération » et « Le Monde ». La campagne a cependant échoué, la Cour d’appel de Versailles décidant, début 1997, en deuxième instance que le qualificatif d’« extrême droite » accolé au FN relevait pour le moins de la liberté d’expression.

Sur le fond, cette exigence posée par Marine Le Pen est d’autant plus ridicule que, tout en feignant croire que les origines du FN étaient étrangères à l’extrême droite historique, elle garde la fameuse flamme tricolore comme symbole de son parti. Or, quiconque connaît la genèse du FN sait pertinemment que ce symbole avait été repris, à sa fondation en 1972, des néofascistes italiens (en changeant uniquement les couleurs : de vert-blanc-rouge vers bleu-blanc-rouge), pour qui la flamme symbolisait « l’âme de Benito Mussolini montant de son cercueil vers le ciel ». Le lien avec le fascisme historique n’est donc plus à démontrer. Alors que Marine Le Pen prétendait, le 02 octobre 2013, que le FN n’était « pas un parti de droite » et encore moins « d’extrême droite », le mensonge est flagrant.

Une pseudo-radicalité à travers l’opposition à une intervention en Syrie

Le FN travaille l’opinion publique en profondeur, et a pu profiter (entre outres) en la rentrée 2013 du rejet majoritaire dans l’opinion publique d’une possible intervention militaire franco-américaine en Syrie. Opposée à cela à plus de 80 %, l’électorat FN était même celui parmi les grandes forces politiques qui affichait le plus fort taux d’adversaires (contre 70 % à l’UMP et environ 50 % dans l’électorat du PS). Bien qu’il puisse exister par ailleurs des bonnes raisons d’être opposé à une intervention – et que ce ne soit pas ici l’endroit pour prendre position sur ce sujet -, les motifs du parti d’extrême droite et de son électorat sont loin d’être nobles. En effet, on est ici loin de l’antimilitarisme ou du pacifisme.

Dans son discours tenu à Marseille le 15 septembre dernier, lors de l’université d’été du FN qui lançait la campagne pour les municipales de 2014, Marine Le Pen a ainsi fustigé l’éventuelle intervention en Syrie, prétendant que la France se soumettait trop aux Etats-Unis… Cela tout en demandant une augmentation très substantielle des dépenses militaires françaises, exigeant que leur niveau soit fixé à 2 % du PIB et inscrit dans le marbre de la Constitution. Les véritables motifs pour lesquels le FN s’oppose à une intervention militaire en Syrie ne relèvent donc pas d’une opposition de principe à la guerre. Ils résident plutôt dans une variante particulièrement égoïste et nationaliste du neutralisme, qui affirme que « les problèmes du monde (et surtout ceux des Arabes) ne devraient pas nous concerner autant », et que « notre argent et le sang des nôtres sont trop précieux pour être gaspillés pour des intérêts étrangers ». Voire « pour des buts totalement utopiques », dont relèverait l’idée de la lutte contre une dictature dans un pays arabe... dont les habitants sont, de ce point de vue, intrinsèquement incapables de créer autre chose que le despotisme. Ainsi, tous les opposants au régime de Bacher el-Assad seraient forcément des djihadistes (qui existent réellement, mais qui sont en vérité loin d’être l’unique opposition) et ne pourraient conduire le pays qu’à une nouvelle dictature, forcément.

Notons, aussi, que des cadres de l’extrême droite ont noué des liens personnels avec la dictature syrienne, comme auparavant avec celle de Saddam Hussein en Irak. C’est le cas p.ex. de Frédéric Chatillon, ancien du GUD (groupe étudiant violent d’extrême droite) devenu ami personnel de Marine Le Pen, qui entretient des contacts suivis au sein du régime syrien. Par ailleurs, le Front national tente par tous les moyens démagogiques de se démarquer des Etats-Unis en tant que puissance occidentale dominante, tout en admirant plus ou moins ouvertement le régime de Vladimir Poutine (pour son autoritarisme, sa politique d’immigration vis-à-vis des musulmans du Caucase et d’Asie centrale, pour sa conduite en Tchétchénie et « parce qu’il tient tête aux Etats-Unis »). Or, le président russe est aussi l’un des principaux soutiens du régime syrien.

Terrain d’épreuve pour le discours « social » du FN : le travail du dimanche

Sur le plan social, l’extrême droite continue de s’afficher de façon démagogique comme prétendue meilleure amie des couches populaires et des salarié-e-s, en colère contre les partis « UMPS ».   Or, sous le vernis, on trouve comme souvent une autre image et un autre projet. Ainsi, les médias affiliés au FN se sont montrés extrêmement enthousiastes, dans la dernière période, vis-à-vis de la récente campagne médiatique en faveur d’une extension du travail du dimanche (à travers l’ouverture dominicale des magasins de vente). Ceci d’autant plus que certains salariés, souvent bien encadrés par « leurs » directions et/ou pris à la gorge par des salaires trop bas pour vivre (en dehors des majorations pour le travail dominical), se sont mobilisés pour revendiquer leur « liberté de travailler ».
Les médias d’extrême droite tels que « Nations presse info » - principal média sur Internet des « marinistes » du FN -  applaudissaient bruyamment à cette mobilisation. Affirmant, du même coup, que les prétendus blocages contre la « liberté de travailler » montraient une fois de plus la nocivité des syndicats : « Face au sectarisme syndical et politique qui ruinent la France depuis 40 ans, voilà que les tenants de l’UMPS veulent la fermeture des magasine qui sont ouverts le dimanche » (27 septembre 2013). Voilà, plutôt, que face aux organisations syndicales de salariés, le FN affiche une fois de plus son sectarisme réactionnaire qui préférerait démolir toutes les garanties collectives et toutes les solidarités sociales…
Le 30 septembre, cependant, Wallerand de Saint-Just – tête de liste du FN aux élections municipales à Paris – publie un communiqué qui rectifie quelque peu le tir. Il ne s’agit cependant pas de défendre davantage les intérêts des salarié-e-s, contre une emprise grandissante du patronat sur leurs rythmes de vie. Plutôt s’agit-il de privilégier les intérêts du « petit » capital, par rapport à ceux du « grand ». De Saint-Just écrit ainsi : « Si des autorisations d’ouvrir le dimanche doivent être données, c’est aux commerces indépendants, aux petites et moyennes surfaces qu’elles doivent être accordées. » Ce qui soulève, au passage, une question : jusqu’où faudra-t-il considérer un supermarché comme étant encore « moyen » ? Tout n’est cependant pas perdu, non plus, pour les plus grandes chaînes de distribution : « Si, un jour, la < grande distribution > se conduit de manière loyale à l’égard des producteurs, des intermédiaires et des consommateurs, des autorisations pourront lui être données. »

Une fois de plus, la pseudo-alternative présentée par l’extrême droite n’en est pas une pour les salarié-e-s, et s’il y a une opposition de la part du FN à certains projets du grand capital, c’est surtout pour garantir un espace à d’autres fractions du capital (« petit » et « moyen »)…
VISA – 11 Octobre 2013