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Le FN et le climat post-attentats

jeu 05/02/2015 - 12:23
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Le FN profitera-t-il du climat actuel, dans une France choquée par les attaques meurtrières ayant frappé, début janvier, la rédaction de « Charlie Hebdo », puis un super-marché casher à Paris ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais on peut observer des facteurs contradictoires dont certains tendent à favoriser le parti d’extrême droite, alors que d’autres pourraient lui être défavorables.

Lors du premier tour de l’élection partielle d’Audincourt dans le Doubs (observée de très près au plan national, mais laissant plus indifférente une grande majorité de la population locale), la candidate FN a réussi à se placer en tête. De ce scrutin dépend, pour le PS, la majorité absolue à l'Assemblée nationale, en termes de sièges. La candidate du FN, Sophie Montel, a réuni 32,6 % des voix , alors que le candidat du PS arrive à 28,9 % et que le candidat UMP n’accède pas au second tour (avec 26,6 %). Mais le taux d’absention est supérieur à soixante pour cent, et il est difficile d’extrapoler une tendance générale à partir de ces données.

Concentrons-nous, dans un premier temps, sur les contradictions qui ont traversé le parti d’extrême droite, dans la période suivant les attentats.

Avant les attentats : le vent en poupe ?

Avant ces assassinats multiples, le FN était porté par une dynamique qui semblait le conduire en bonne position aux élections départementales, des 22 et 29 mars prochains. Un sondage, publié le 16 décembre 2014, situait même le FN à 28 % des intentions de vote pour ces élections, à un niveau encore plus élevé que lors du scrutin européen de mai dernier. C’était inédit : jusqu’ici, les scrutins dans un cadre national (présidentielles, européennes) avaient toujours avantagé le FN, alors que les élections à vocation plus locales étaient plus difficiles pour le parti lepéniste, notamment en raison de l’absence de notoriété de ses candidats. Mais le parti d’extrême droite ne semblait plus, à la date du sondage, désavantagé par ces données.

Dans le même temps, le FN s'est exprimé sur presque tout, la moindre de ses prises de position étant reprise par des médias 'avides' de ces propos.

Ainsi, quand la SNCF annonce, entre Noël et le Jour de l’an, une augmentation d’environ 3 % de ses tarifs, le FN répond immédiatement par un communiqué ... pour fustiger avant tout l’Union européenne, communiqué qui  sera repris aussitôt par l’AFP. Aucune autre force politique n’a vu son expression sur la question reprise de façon aussi ostensible par les médias, avant que la ministre en charge des transports ne s’exprime sur le sujet.

De même, lorsque des agressions contre des personnes ont lieu à Dijon et à Nantes, dans les jours précédant Noël, le FN se fend d'une déclaration reliant ces agressions à la question de l’islamisme radical et du djihadisme. Cette déclaration est reprise par l’AFP, alors qu’en l’occurrence, le lien avec l’islamisme radical est assez douteux. (Le conducteur fou de Nantes ayant eu 1,8 grammes d’alcool dans le sang, ce qui ne plaide pas vraiment pour l’idée qu’il s’agissait d’un islamiste, et l’agresseur de Dijon ayant séjourné 157 fois en psychiatrie.).

La nouvelle de l’attaque meurtrière contre « Charlie Hebdo » a dû conforter, en interne, les responsable du parti lepéniste : cette fois-ci, il n’y avait, aucun doute que des djihadistes avaient commis le crime. Mais le positionnement n’a, tout de même, pas été évident.

Difficultés pour le FN

Premièrement, la victime, le journal hebdomadaire satirique, était tout sauf un ami du parti d’extrême droite. En 1995, « Charlie Hebdo » avait lancé une pétition pour demander l’interdiction du FN, pétition qui a récolté environ 200 000 signatures pendant l’année qui allait suivre.

Or, la victime attire les sympathies du public, et le FN ne pouvait guère en bénéficier. Certains médias d’extrême droite l’ont d’ailleurs rappelé : lorsque le public a massivement fait sien le slogan « Je suis Charlie », le blog d’extrême droite NDF.fr (« Nouvelles de France »), plutôt proche du courant de Bruno Gollnisch,  a répondu par la devise « Je ne suis pas Charlie, je suis les deux policiers !», en référence aux deux agents de police tués. De son côté, la mouvance identitaire a adopté la devise « Je ne suis pas Charlie, je suis Charles Martel », slogan que Jean-Marie Le Pen reprendra à son compte, se démarquant ainsi du climat majoritaire de sympathie pour le journal.

Un peu plus tard,  alors que Jean-Marie Le Pen, glosait encore sur les « charlots » qui s’apprétaient à manifester, sa fille Marine tentait de se faire plus consensuelle, indiquant que « c’est la France qui est attaqué » et qu’il ne fallait donc pas être trop regardant sur le profil du journal pour se mobiliser.

Deuxièmement, les premiers rassemblements spontanés à Paris, dès l’après-midi et le soir du 7 janvier, réunissaient avant tout des syndicalistes, des militant-e-s antiracistes et des droits humains, des personnes de sensibilité proche des dessinateurs assassinés, Charb, Cabu, Wolinski, Tignous. Le FN n’y avait aucune visibilité, n’étant pas partie prenante de l’élan de solidarité spontanée ; en tout cas en région parisienne. Toutefois, dans certaines villes de région, des forces d’extrême droite ont parfois réussi s’engouffrer dans les premières mobilisations. Ainsi, à Marseille, le maire du septième secteur, Stéphane Ravier (FN), a participé au premier rassemblement. A Hénin-Beaumont, c’est un ancien conseiller municipal du FN qui a organisé le premier rassemblement. A Lyon, ce sont 200 militants de la mouvance identitaire qui se sont rassemblés derrière leur propre banderole « Islamisation : moins d‘émotion, plus d’action ! » A Reims, Thierry Maillard, un ancien de l’Oeuvre française mais aussi du FN, aujourd’hui à la tête de son propre groupuscule « Réseau France nationaliste », a réussi à participer au premier rassemblement unitaire devant la mairie, le jeudi 8 janvier.

Au niveau national, les initiatives ont été ensuite prises en main par les partis politiques institutionnels, et surtout par le Gouvernement. François Hollande convoqua plusieurs dirigeant-e-s de partis politiques, dont Marine Le Pen, à l’Elysée ; et Manuel Valls se mit aux commandes pour organiser, dans ses grands traits, la ' marche républicaine ' du dimanche 11 janvier. C’est alors que la question de la place du FN est venue se poser, dans le débat public : Manuel Valls avait explicitement invité Nicolas Sarkozy et l’UMP à s’associer à l’organisation. Or, dès le jeudi soir, l’UMP communiqua officiellement pour dire qu’elle souhaitait que le FN soit aussi présent à cette marche, un positionnement faisant d’ailleurs l’unanimité entre dirigeants de l’UMP (pourtant souvent divisés sur leur attitude vis-à-vis de l’extrême droite).

Ce petit jeu politicien aura mis le FN au centre de l’attention et du débat public, pendant plusieurs heures. En attendant, un certain nombre de responsables du PS, de la majorité gouvernementale, mais aussi de la société civile se déclaraient opposés à la venue du FN. Ce dernier a réagi en fustigeant l’attitude « sectaire », selon Marine Le Pen, des « partis du système ». Elle a utilisé la situation pour exercer à son tour une pression sur l’UMP, lui demandant de ne pas s’associer à la marche, au cas où cette attitude soi-disant « sectaire » serait maintenue.

Le FN fait bande à part

Au final, Marine Le Pen annonça qu’elle allait s’exprimer le samedi 10 janvier, lui permettant de continuer à attirer l’attention médiatique, pour déclarer ensuite qu’elle allait manifester… mais en dehors de Paris. Le samedi en question, le premier des deux jours du week-end de ' marches républicaines ' organisées dans toute la France, Marine Le Pen demanda à ses partisan-e-s de se joindre aux manifestations « partout sauf à Paris », elle-même manifestant, à Beaucaire (Gard), l’une des onze villes dont le FN gère la mairie depuis les dernières municipales. Mais le rassemblement, d'un petit millier de personnes, était plus partisan que tranpartisan, certains conseillers municipaux du FN ayant fait 170 km pour se joindre au rassemblement de Beaucaire plutôt qu'à celui organisé dans leur propre ville.

Ce positionnement, consistant à faire largement « bande à part », n’a visiblement pas convaincu l’opinion publique. A en croire les résultats d’un sondage Ipsos/Sopra-Steria, cités par 'Le Monde ' du 29 janvier, un tiers des électeurs-électrices de Marine Le Pen a d’ailleurs désavoué son attitude.

Il n’est pas encore certain, à l’heure où cet article est bouclé, que cette attitude soit, à moyen terme, bénéfique ou non au FN. D’un côté, Marine Le Pen aura réussi à la fois à prendre le profil d’une dirigeante politique qui « réagit aux menaces contre la France », mais qui n’est non plus à la tête  d’un « parti comme un autre », puisque sa place n’était pas aux côtés de « l’UMPS » dans les manifestations. De l’autre côté, à l’heure où le climat était plutôt à l’unanimité dans la condamnation des crimes, à l'heure où certains appelaient à « l’unité nationale », ce positionnement « à côté, et non pas aux côtés des autres » pourrait nuire au FN. Celui-ci risque, en effet, d’apparaître comme une force plaçant ses intérêts partisans au-dessus des 'valeurs universelles'. Par ailleurs, le rassemblement de Beaucaire est apparu comme trop partisan, pour que Marine Le Pen puisse se targuer d’avoir réussi à réunir les Français dans l’expression de leur deuil ou de leur colère.

Pour l’instant, les résultats de Marine Le Pen et du FN, dans les sondages effectués suite aux attentats, n’ont pas véritablement bougé. Une enquête de l’institut BVA, publié le 17 janvier, montre par exemple que la proportion de « bonnes opinions » exprimées sur le FN (28 %, stable) ou à propos de Marine Le Pen (27 %, plus 1 %) n’a pas évolué ou, tout au moins, pas de façon significative. La réaction de l’opinion publique est donc, pour l’instant, plutôt de type « légitimiste ». Le sondeur Jérôme Fourquet considère, quant à lui, dans ' Libération ' du 19 janvier que les attentats ont pour l’instant « renforcé chacun dans ses convictions », c’est-à-dire chaque électorat, « mais il n’y a pas de transfert important » entre eux.

Par ailleurs, deux sondages publiés les 29 et 30 janvier indiquent que Marine Le Pen attirerait entre 29 et 33 % des intentions de vote (en fonction des autres candidat-e-s  présent-e-s), en vue de la prochaine élection présentielle. Ces sondages font cependant débat, certains considérant que le mode de recueillement des opinions, sur Internet et non pas au téléphone, contribue à surévaluer le score hypothétique de la présidente du FN, les électeurs-électrices frontistes acceptant plus facilement de 'dévoiler' leurs intentions sur Internet que de vive voix. Il faut aussi noter que dans l’un ou l’autre des sondages cités, Marine Le Pen est donnée perdante au second tour, quelle que soit la configuration. Ce paysage pourrait néanmoins évoluer, dans le mauvais sens, en cas de surenchère sécuritaire et/ou dirigée contre l’immigration, dans un proche avenir.

Surenchère sécuritaire et anti-immigration

Les propositions faites par Marine Le Pen, le vendredi 19 janvier, vont évidemment dans ce sens. La présidente du FN s’était retenue dans un premier temps après les attentats, de crainte d'être accusée de récupération politique. Puis elle est passée à l’offensive, proposant pêle-mêle la suspension des accords de Schengen, la révision du droit de la nationalité (contre les bi-nationaux, pour la déchéance de nationalité), mais aussi la réintroduction du service militaire général et … du port de l’uniforme à l’école.

Dans sa tentative d’apparaître comme une « sauveure de la nation dans l’heure du danger », Marine Le Pen est cependant quelque peu gênée par les délires complotistes de son père. Celui-ci, restant fidèle à sa fascination pour les théories du complot (souvent à connotation antisémite), a d’abord effectué une sortie en laissant entendre que les assassinats de la rédaction de « Charlie Hebdo » seraient, en fait une mise en scène, organisée par « des services secrets ». Ces propos ayant été cités dans un journal russe, Jean-Marie Le Pen a pu prétendre, peu après leur publication, qu’ils avaient été « mal traduit ». Avant de revenir à la charge, dimanche 25 janvier, en prétendant (lors d’une « Galette aux rois » avec des militants FN) qu’une « société secrète » se cacherait derrière les attentats, dont la médiatisation aurait été soigneusement « préparée » en amont.

Ainsi, Jean-Marie Le Pen se fait le porte-parole d'une fraction de l’opinion publique, avide en pseud-explications complotistes de tout genre, se reconnaissant parfois dans les propos délirants de Dieudonné ou d’Alain Soral. Mais cette posture éloigne le Front national de l'image d'un « parti de gouvernement ». Le même clivage a déjà existé dans le passé, comme lorsque la direction autour de Marine Le Pen avait reproché la sortie sur la « fournée » (dans laquelle il souhaitait mettre des artistes d’origine juive), en juin 2014.

Sur un autre plan, le député européen Aymeric Chauprade est allé trop loin, aux yeux du noyau central de la direction du FN. Dans une vidéo diffusée à partir de la mi-janvier 2015, il plastronne que « la France est en guerre avec des musulmans – non pas avec ,les’ musulmans, mais avec ,des’ musulmans ». Ce faisant, le chef de délégation du FN au Parlement européen, et désormais écarté de ses responsabilités par Marine Le Pen, justifait à l’avance toute sorte de mesures guerrières dirigées contre un groupe de population, accréditant l’idée qu’il existe un état d’urgence. Face à ces déclarations, Marine Le Pen, ancienne avocate, pointait des « risques juridiques », faisant sans doute allusion à la possibilité d'une plainte pour incitation à la haine raciale (délit prévu dans la « Loi sur la liberté de la presse »). La présidente du FN a donc demandé à toutes les structures départementales du parti de s’abstenir de publicer cette vidéo. En tant que secrétaire de la fédération FN du Vaucluse, la députée Marion Maréchal-Le Pen s’est rapidement affranchie de cette consigne et a publié la vidéo sur le site local du parti.

Montée du racisme

Un autre facteur qui pourrait favoriser le FN dans un proche avenir est la montée des tensions dans une partie de la société française. On voit, dans la période, se multiplier les agressions racistes anti-musulmanes. 116 attaques contre des lieux de culte musulmans et mosquées ont été enregistrées sur une seule semaine, comme cela a été annoncé le 19 janvier. Pour les deux semaines consécutives aux attentats, le nombre d’agressions anti-musulmanes (154) a été aussi élevé que celui sur la seule année 2014.

Par ailleurs, un sondage publié le 16 janvier dernier indique que « 40 % des Français considèrent la ,communauté musulmane’ comme une menace à l’identité française ». Cependant, ce sondage comporte, dans lle libellé des questions aux moins deux pré-supposés idéologiques. En effet, il est suggéré tout à la fois qu’il existe ' une communauté musulmane ', faisant fi de la grande diversité des personnes de même confession, et qu’il existe une ' identité française ' et le tout étant associé, aux récents attentats contre « Charlie Hebdo » et le supermarché casher … Sans surprise, la proportion de ceux et celles qui répondent avec « Oui » à la question sur la prétendue menace identitaire grimpe à 86 % dans l’électorat du FN.

La question de la situation du FN va se reposer avec plus de netteté, quand l’élan de solidarité et l’émotion des premiers temps seront retombés et quand les partis politiques tenteront de placer leurs propres « réponses ». C’est là que le parti d’extrême droite tentera d’enfoncer le clou et de faire valider ses pseuso-solutions sécuritaires, répressives et d’exclusion. Il est à craindre que le terrain ne soit alors fertile, dans une partie de l’opinion publique. La nécessité de combattre ces pseudo-solutions en sera d’autant plus urgente.

le 2 février 2015

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